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Les chrétiens d’Orient contribuent au dialogue des sociétés arabes, La Croix, 02.10.2017

Les chrétiens d’Orient contribuent au dialogue des sociétés arabes

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À l’occasion de l’exposition « Chrétiens d’Orient. Deux mille ans d’histoire » organisée par l’Institut du monde arabe, « La Croix » publie deux semaines d’enquête et d’analyse sur ces communautés. Le théologien et philosophe franco-libanais, Antoine Fleyfel, professeur à l’Université catholique de Lille et responsable des relations académiques à l’œuvre d’Orient, souligne leur importance pour la diversité du monde arabe et met en garde contre la tentation du repli.

La Croix : Qu’ont apporté les chrétiens au Moyen-Orient, y compris depuis qu’il est devenu arabe ?

Antoine Fleyfel : Répondre à cette question implique de remonter dans l’histoire de la région. Elle a été chrétienne – c’est au Moyen-Orient qu’est né et s’est d’abord répandu le christianisme – puis musulmane. Pour des raisons parfois idéologiques, on met en avant la grandeur de l’empire abbasside sur le plan des sciences (la médecine, l’astronomie) et des arts, mais en oubliant qu’il la doit aussi aux chrétiens syriaques, coptes, assyriens ou melkites qui vivaient là et que les califes ont eu l’intelligence de mettre à contribution : la fameuse Beit Al-Hikma (« Maison de la sagesse »), dans la Bagdad des Xe-XIe siècles, en témoigne.

Plus récemment, les chrétiens ont été les fers de lance du mouvement politique et culturel de la Nahda (« renaissance ») qui a traversé le monde arabe au XIXe siècle : ils lui ont apporté leurs réflexions sur les droits de l’homme, la citoyenneté ou la laïcité. Au siècle dernier, en Égypte, au Liban ou en Syrie, ils ont milité, aux côtés des musulmans, dans la lutte contre l’occupant turc au nom de cette « identité arabe » qu’ils ont inventée, et puis pour l’indépendance de leurs pays. Dans la création du royaume de Jordanie, dans la défense de la Palestine, on ne peut omettre non plus la participation des chrétiens.

Comment mesurer cet apport ?

A. F. : Il apparaît de plus en plus, dans cette longue histoire du Moyen-Orient, que les phases de grandeur étaient celles de l’ouverture à la diversité, quand le repli et le renfermement entraînaient au contraire l’appauvrissement civilisationnel. Quel héritage ont laissé les Mamelouks, dynastie qui a régné en Égypte et en Syrie du XIIIe au XVIe siècle et qui a beaucoup persécuté les chrétiens mais aussi d’autres minorités ? Bien peu de chose.

Le Moyen-Orient perdrait beaucoup si l’hémorragie de ses chrétiens devait se poursuivre : un monde arabe résumé à sa seule composante musulmane serait privé de cette richesse culturelle, sociale, politique, économique aussi, qu’il tire de sa diversité. Le départ des chrétiens accentuerait aussi les polarisations entre courants de l’islam…

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Le dialogue interreligieux au Proche-Orient, Servir, 12.2016

Article paru dans la revue Servir, n. 179, décembre 2016, p. 57-58.

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La diversité religieuse du Proche-Orient le constitue en un lieu de dialogue par excellence. Loin de se réduire à une simple curiosité intellectuelle, celui-ci se révèle comme une exigence pour la paix.

L’impulsion première du dialogue interreligieux est chrétienne occidentale datant des années 1950. Cependant, des communautés chrétiennes du Proche-Orient s’engagèrent sur cette voie et jouèrent un rôle pionnier. Dès les années 1960, nombre de théologiens, d’ecclésiastiques, d’acteurs sociaux et de gens de bonne volonté initièrent un dialogue qui prit, essentiellement, une tournure islamo-chrétienne. Le partenaire musulman ne tarda pas à rejoindre les chrétiens, et le dialogue répondit à des exigences multiples.

Ainsi, il est universitaire, s’appuyant sur les compétences des différentes spécialistes. Il est politique, honorant des alliances entre différentes composantes des pays. Il est social, s’inscrivant dans le cadre des défis sociaux communs. Il est surtout un dialogue de vie, révélant un chemin plus que millénaire qu’effectuèrent ensemble les chrétiens et les musulmans, bon an mal an, dans cette partie du monde.

Le rôle des chrétiens dans ce dialogue est premier. Ils sont effectivement les initiateurs d’une réflexion théologique sur l’islam qui le réhabilite. Ils sont l’occasion du dialogue à travers les espaces sociaux, universitaires et politiques qu’ils créèrent, lesquels permettent la diversité, la réflexion et la rencontre. Citons à titre d’exemple des instances investies dans cette entreprise : l’Université Saint Joseph de Beyrouth, la fondation Adyan (Liban), le centre Sabeel (Palestine), l’Institut dominicain d’études orientales (Égypte) et bien d’autres.

L’Œuvre d’Orient est engagée pour ce dialogue. Elle édite des écrits le concernant, organise des tables rondes, subventionne des acteurs du dialogue (comme Adyan par exemple) et clame sa conviction en sa nécessité à l’occasion de conférences et communiqués.

Le dialogue, ce pari pour le vivre ensemble, est une voie d’avenir dans un monde de plus en plus pluriel, une antithèse à la guerre et à la violence.

Antoine Fleyfel

Université catholique de Lille

Professeur de théologie et philosophie

Œuvre d’Orient

Responsable du dossier académique

L’avenir des chrétiens en Orient et l’islam radical, Vues d’ensemble, 10.2016

Article paru dans Vues d’ensemble, publication trimestrielle de l’Université catholique de Lille

n. 65, octobre 2016, p. 37

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Depuis plusieurs années, en évoquant les événements tragiques au Moyen-Orient, ceux engageant plusieurs organisations terroristes, expressions de l’islam dit radical, l’on se pose la question de l’avenir des chrétiens en Orient. Dans les médias, dans la presse et dans bien des ouvrages, beaucoup se plaisent à jouer les Cassandre, annonçant la fin de communautés deux fois millénaires. Cependant, tout le monde ne s’apprête pas à écouter le chant du cygne de ces chrétiens ; d’aucuns croient que leurs horizons demeurent en Orient, en dépit d’un contexte géopolitique extrêmement complexe et violent.

L’islam radical comme facteur négatif

Il n’y pas de doute, l’islam radical, dont les composantes majeures actuelles sont les organisations terroristes salafistes jihadistes (État islamique et à Al-Qaïda à leur tête) mais aussi les Frères musulmans dans une certaine mesure, joue un rôle très négatif sur le plan de l’avenir des chrétiens en Orient. Les communautés chrétiennes n’existent effectivement plus dans les régions occupées par Daech en Irak et en Syrie. Les exemples de Mossoul, de la plaine de Ninive ou de Raqqa révèlent l’aspect exclusif de ces organisations qui rejettent toute différence. Ainsi, l’on ne peut s’étonner de l’exode (temporaire espérons) des chrétiens de ces régions. Quant aux Frères musulmans, lorsqu’ils étaient au pouvoir en Égypte (2012-2013), ils pratiquèrent une politique islamisante, encore plus discriminatoire que celle de leurs prédécesseurs (depuis Nasser), reléguant les chrétiens à un statut de sous-citoyenneté poussée.

Une généralisation périlleuse

Oui, l’islam radical nuit à l’avenir des chrétiens en Orient, mais une analyse froide de la situation se garderait de prédire leur fin ; y croire supposerait la généralisation d’une situation extrême mais très limitée. Car si les organisations jihadistes compromettent l’avenir des chrétiens en Irak, il n’en est pas de même dans d’autres pays, tels le Liban, la Jordanie ou l’Égypte, pays où le christianisme, loin d’être en état d’extermination, assume toujours la responsabilité de son avenir. Quant à la situation des chrétiens en Syrie, elle diffère de celle de ceux d’Irak, en raison d’une donne géopolitique différente. Comme les musulmans, les chrétiens subissent les conséquences de la guerre et, nonobstant les difficultés qu’ils vivent, ils auront à reconstruire la Syrie avec leurs concitoyens une fois le cauchemar de la guerre terminé.

 

L’islam radical ne durera pas. Le règne des Frères musulmans a très vite pris fin en Égypte et selon toute vraisemblance, il existe une volonté internationale sérieuse d’en finir avec Daech ; cela se vérifie de plus en plus sur le terrain. Ce changement de situation ne pourra être que bénéfique aux chrétiens qui, en dehors des zones immédiates de guerre, infime étendue par rapport à la géographie de leur présence au Moyen-Orient, œuvrent pour leur avenir sur moult plans. À travers l’éducation, l’engagement social, patriotique et politique, l’économie, le dialogue des religions et des cultures, ils sont un facteur de paix et de diversité important pour l’avenir du Moyen-Orient et l’évolution du monde arabe.

Antoine Fleyfel

Faculté de théologie

Un siècle éprouvant pour les chrétiens d’Orient, 1916-2016, in EGMIL, juillet-août 2016.

Article paru dans le mensuel d’information du diocèse aux armées, EGMIL, juillet-août 2016, p. 14-17.

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Il y a exactement un siècle, des communautés chrétiennes en Orient subissaient de terribles massacres desquels on se rappelle aujourd’hui avec beaucoup d’inquiétude, eu égard à des situations alarmantes que vivent les chrétiens d’Orient, surtout en Irak et en Syrie. Cette brève intervention voudrait répondre succinctement à trois questions : que s’était-il passé ? Comment les chrétiens d’Orient perçoivent-ils ce passé à la lumière du contexte actuel ? Quelles leçons tirer de l’histoire ?

1-      Génocides et famine

En évoquant le terrible génocide arménien, l’on oublie en général deux autres événements macabres qui ont eu lieu durant la même période, à savoir le génocide assyro-chaldéen et la famine du Mont-Liban. Ces trois crimes avaient comme instigateur principal l’Empire ottoman, gouverné par les Jeunes-Turcs. Bien des communautés chrétiennes du Proche-Orient en furent profondément traumatisées, et pour certaines, les massacres furent d’une telle ampleur qu’ils affectèrent durablement et profondément leur présence et leur avenir. Nombre de spécialistes évoquent la présence de presque 20 % de chrétiens au Proche-Orient au début du XXe siècle, vivant principalement sur le territoire ottoman. Aujourd’hui, nonobstant les difficultés d’estimations, l’on parle de quelque 4 % de chrétiens. L’essentiel de cette réduction démographique en un siècle prend source dans ce qui s’était passé durant les années sombres de la Première Guerre mondiale et qui eut comme conséquence la disparition d’un grand nombre de chrétiens de bien des régions qu’ils habitaient depuis les premiers siècles du christianisme. Cette disparition eut indubitablement de fâcheuses conséquences culturelles, anthropologiques et politiques, notamment parce qu’elle affecta durablement la pluralité – source d’une considérable richesse – dans des sociétés orientales d’alors. Rappelons brièvement ces trois crimes historiques :

a-      Le génocide arménien. Il fut perpétré d’avril 1915 à juillet 1916, et coûta la vie à un million et demi d’Arméniens ottomans, soit les deux tiers de la population de l’empire. À cela il faut ajouter plus de 150 000 conversions forcées à l’islam, sans parler des enfants enlevés et élevés dans des familles musulmanes. Le gouvernement des Jeunes-Turcs, responsable de ce premier génocide du XXe siècle, planifia, en s’appuyant sur les Kurdes, une extermination systématique dont l’horreur et la cruauté dépassèrent toute imagination. Bien des raisons poussèrent les Jeunes-Turcs à perpétrer ce génocide, comme l’éveil des nationalismes (peur que les Arméniens voulussent leur indépendance), la « Questions d’Orient » (volonté des grandes puissances de se partager l’Homme malade), la peur de perdre le territoire de l’Arménie, stratégique pour l’empire, les relations avec la Russie et la politique panturque centrée sur l’identité turco-sunnite.

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Merci Grégoire Haddad (1924-2015)

Article paru dans le bulletin 277 de Solidarité-Orient (Belgique), janvier-mars 2016

Le 23 décembre 2015, le Liban perdit l’une de ses grandes figures. Le père Grégoire Haddad, ancien archevêque grec melkite catholique de Beyrouth, né en 1924, rejoignit la maison du Père. Celui qu’on appelait « l’évêque rouge » en raison de son engagement pour les pauvres, de ses positionnements politiques et de sa militance novatrice pour la laïcité au Liban, était un personnage très controversé dans les années 1970.

Pour d’aucuns hérétique, notamment en raison de ses positionnements théologiques dans la revue Afak, il fut considéré par d’autres comme porteur d’un projet de renouveau et de libération, pour les Églises, pour les religions, pour la société, pour la patrie, mais surtout pour « tout homme, tout l’homme », comme il se plaisait à répéter. Théologien, plus par nécessité que par carrière, il livra quelques écrits d’une audace particulière dans le contexte du Liban des années 1970. Ses réflexions révélant une éthique d’amour chrétienne et humaniste appelaient à une double libération, celle du Christ et celle de l’homme. Le Christ devrait être libéré des dévotions, théologies et spiritualités qui aliènent son image, de l’identification avec l’Église qui ne doit pas prendre sa place, des chrétiens qui ne rendent pas toujours un bon témoignage de lui, du christianisme, sujet d’influences culturelles, artistiques, politiques et linguistiques, de l’emprise de la philosophie, de la théologie et des sciences religieuses. L’homme devrait être libéré de ses servitudes intérieures : le péché, la loi, le complexe de la sexualité, l’amour possessif, les mauvais désirs et passions… et des servitudes extérieures : la misère, le racisme, l’exploitation… Quant au projet de « laïcité globale », il reste vivant à travers ceux qui y croient, mais aussi grâce à ceux qui militent en sa faveur à travers plusieurs associations, fondées par le père Haddad ou inspirées par lui. Alors qu’on assimilait la laïcité à l’anticléricalisme, l’évêque rouge prêchait une laïcité positive envers les religions, une laïcité dont il trouva une partie des justifications dans les textes sacrés eux-mêmes, la Bible et le Coran. Loin de s’opposer à la religion, la laïcité telle qu’il l’entendait en était la garante et la purificatrice.

Cette brève notice biographique est nécessaire, mais mon intention n’est pas de rédiger une étude sur la pensée de Haddad, je l’ai déjà fait à maintes reprises et de manière détaillée. Je voudrais par contre livrer un témoignage succinct, car sa pensée me marqua, m’influença et fit partie intégrante de mon évolution théologique. À l’encontre de beaucoup de personnes qui suivirent le père Grégoire de près, je ne le connus que quelques années seulement avant sa mort, en 2007 à travers ses écrits, et à partir de 2008 sur son lit de convalescence où il passa de longues années. Je ne suis donc ni un militant de la première heure ni un fidèle de son Église. Davantage, lorsque je lisais pour la première fois ses écrits sur la laïcité et la libération, je professais des options politiques et théologiques bien distantes des siennes. Cependant, la pensée de cet homme venant d’une autre époque sut trouver son chemin vers ma raison, la toucha et participa à sa maturation.

C’est mon ami Mouchir Aoun qui, conseillant des auteurs pour ma thèse de doctorat en théologie, me suggéra les écrits de Grégoire Haddad. Je ne savais de lui que ses démêlées avec la Congrégation pour la doctrine de la foi qui résultèrent en la déclaration de l’orthodoxie de sa théologie, mais aussi, en sa démission de son siège épiscopal. Néanmoins, une fois ma recherche entamée, je constatai qu’une théologie libérationnelle et audacieuse était possible au Liban, et qu’une expression de foi contextualisée ne relevait pas uniquement de l’ordre du souhait, mais qu’il existe des personnes engagés sur ce chemin.

La puissance de la théologie de Haddad réside dans le fait qu’elle se transforma en un héritage qui dépasse son auteur. Elle est libre au point de s’affranchir de son créateur même et de pouvoir toucher une personne qui la lut trois décennies plus tard, en y découvrant une actualité déconcertante. Par ailleurs, cette théologie eut pour moi davantage de poids lorsque je visitais Haddad dans son lieu de convalescence. Il était cloué dans son lit depuis plusieurs années, victime d’une ostéoporose et bien affaibli. Lors de nos rencontres, il ne pouvait parfois plus poursuivre l’échange, tellement la fatigue et l’épuisement physique étaient importants. Nonobstant, je pus percevoir face à moi un homme d’une humilité authentique, d’une gentillesse débordante et d’une volonté de témoignage évangélique manifeste. Encore plus que la pensée, la personne me toucha au point que je lui écrivis dans les remerciements de ma thèse de doctorat : « Nos rencontres, vos paroles me marqueront à vie. »

Depuis ces temps, beaucoup de choses se sont passées, et je suis désormais professeur de théologie et de philosophie à l’université catholique de Lille. Mais si j’en suis arrivé là, c’est surtout grâce à ceux qui m’ont porté, par leur personne et par leur pensée. Cet humble témoignage dit toute ma gratitude au père Grégoire. Que sa mémoire soit éternelle !

Antoine Fleyfel

Mars 2016

Attention, nous ne sommes pas des “noun”, paru dans la revue de l’Œuvre d’Orient, Décembre 2014, n. 777

Attention, nous ne sommes pas des « noun »

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Suite à la prise de la ville de Mossoul par les terroristes de l’organisation dite État islamique (EI), les maisons des chrétiens de la ville furent marquées par la lettre « noun » en langue arabe « ن », abrégeant le terme « nasrani » qui se traduirait en français par « nazaréen ». Daech voulait signaler par ce signe discriminatoire et humiliant qu’elle soumettait les chrétiens au régime de dhimmitude[1], et que leurs propriétés sont désormais siennes. Par conséquent, ceux-ci ne tardèrent pas à évacuer la ville qui se trouva, pour une première fois depuis presque deux millénaires, privée de sa composante chrétienne.

En signe de solidarité dans biens des endroits du monde, des chrétiens ou des sympathisants brandirent le noun discriminatoire pour dire leur refus de cette barbarie et leur désapprobation. Le symbole d’humiliation se transformait en symbole d’union et d’indignation face à l’absurde. En France, le noun prit très vite de l’ampleur, et bien au-delà des premières réactions improvisées qui l’affichèrent avec fierté, il se transforma vite en slogan pour nombre d’associations et de groupes, à telle enseigne que d’aucuns le considèrent désormais comme le « symbole des chrétiens d’Orient ».

Il était tout à fait compréhensible qu’on eût utilisé le noun comme signe de protestation aux agissements de l’EI à Mossoul. Les intentions de ceux qui brandirent et qui brandissent toujours le noun sont plus que louables ; elles sont reçues avec beaucoup d’affection par les intéressés. Cet article ne voudrait point en douter, mais tout simplement, souligner l’aspect problématique de ce symbole. Plusieurs raisons invitent à le manier avec beaucoup de prudence et de recul ; je m’explique :

Primo. Le christianisme oriental est incommensurablement plus riche en symboles deux fois millénaires que ce noun, piètre invention de terroristes. Que de croix ou de calligraphies, des icônes ou des fresques, syriaques, arméniennes, assyriennes, byzantines ou arabes disent d’une manière tellement profonde leur histoire et leur héritage. Sur ce plan, considérer le noun comme leur symbole est excessivement réducteur.

Secundo. L’un des arguments avancés pour l’utilisation de ce noun est le sens du mot qu’il abrège, que d’aucuns traduisent avec fierté, nazaréen. Or, le terme arabe, nasrani, pouvant effectivement être traduit de la sorte, est discriminatoire pour les chrétiens d’Orient. Ceux-ci protestent depuis toujours en disant : nous ne sommes pas des nasara (pluriel de nasrani), mais des masihiyyin (chrétiens). Plus d’un théologien oriental a soulevé la différence entre les deux. Nasrani est le chrétien selon la vision musulmane, coranique. L’un deux, Georges Khodr (théologien antiochien orthodoxe), proteste en disant : « Nous ne sommes pas les nasara du Coran ». Ceux-ci auraient effectivement été hérétiques. Michel Hayek (théologien maronite) quant à lui considère que Mahomet ne rencontra aucun chrétien, mais uniquement des nasara. Tout cela eut comme résultat une mécompréhension du christianisme, puisque l’islam primitif n’en connut que des versions « hérétiques ». Ajoutons que l’utilisation de ce vocable de « nasara » évoque pour les chrétiens le régime politique musulman discriminatoire de la dhimma qui les relègue à une citoyenneté de seconde zone au sein de la cité musulmane. Ainsi, le terme nasrani répugne en général le chrétien d’Orient. Les comportements et discours de Daech et ses sœurs ne font qu’augmenter le malaise.

Tertio. L’utilisation du noun est liée à un événement très particulier ayant eu lieu à Mossoul en 2014, et ayant concerné quelques milliers de chrétiens. Or, au Proche-Orient habitent presque onze millions de chrétiens, vivant des situations extrêmement diverses qui n’ont parfois rien à voir avec tout ce qu’il se passe en Irak. Les chrétiens de l’Égypte, du Liban, de Jordanie de Terre-Sainte, d’autres régions de l’Irak, et même nombre de ceux de Syrie, vivent des réalités politiques tout à fait différentes et font face à des difficultés autres, bien éloignée du danger de Daech voulant envahir leurs villes et leurs bourgs pour les réduire à la dhimmitude. Considérer le noun comme leur symbole équivaudrait à faire d’eux ce qu’ils ne sont pas.

Je ne voudrais guère par cet article sommer ceux qui brandissent le noun d’arrêter de le faire ; chacun est libre et responsable de ses choix. J’appelle tout simplement à ce qu’on tienne compte des éléments susmentionnés qui vont à l’encontre de la considération de cette lettre comme le « symbole des chrétiens d’Orient ». Oui, il fallait absolument être solidaire après la prise de Mossul ; je le fus ! Mais maintenant, il faut aller beaucoup plus loin que le noun dans sa solidarité, en empruntant des chemins qui tiennent compte de toutes les richesses et de la profondeur des identités des chrétiens d’Orient.

[1] Régime juridique musulman soumettant les chrétiens à une citoyenneté de seconde zone au sein d’un État musulman. La plupart des chrétiens d’Orient subirent ce régime (ou ses dérivées, comme les millets par exemple) pendant plus d’un millénaire. Ce n’est principalement qu’avec la fondation des États-nations dans le monde arabe, au XXe siècle, qu’il disparut.

Antoine Fleyfel

Décembre 2014

Un parcours sans faute, paru dans la revue de l’Œuvre d’Orient, septembre 2014, n. 776

UN PARCOURS SANS FAUTE

Compte-rendu du pèlerinage du pape François en Terre-Sainte

Oeuvre-d-Orient

Le pèlerinage du pape François en Terre sainte, du 24 au 26 mai dernier, est un événement particulier dans une région en quête d’une paix qui se fait tellement désirer. La compréhension de cette visite, désormais traditionnelle au sein de la papauté , exige la prise en compte d’un contexte compliqué.

Un contexte en perpétuelle mutation

Quelques semaines après le voyage de François en Terre sainte, cet événement paraît lointain tant la situation s’est dégradée depuis. En effet, Palestiniens et Israéliens, ceux-là même que le pape avait invités au dialogue et à la paix, sont derechef en train de s’affronter dans des combats d’une violence particulièrement meurtrière, surtout à Gaza, causant la mort de bien des innocents. Plus à l’Est, l’organisation dite État islamique en Irak et au Levant (EIIL) a occupé, avec une brutalité rare, de très larges parties de l’Irak qui s’ajoutent aux régions qu’elle occupait déjà en Syrie. Ce fut pour elle l’occasion de proclamer un supposé rétablissement du califat et de se rebaptiser État islamique (EI). L’unité du pays se trouve plus que jamais compromise, d’autant plus que les Kurdes évoquent officiellement l’indépendance de leur territoire . En Syrie, les combats font toujours rage, entre l’armée qui continue à gagner du terrain et les insurgés d’une part, et les différents groupes djihadistes entre eux d’autre part. Au Liban, le supposé « rétablissement du califat » fut reçu avec une euphorie potentiellement déstabilisante par des milieux islamistes, et ont entrainé une insécurité qu’on avait presque oubliée depuis quelques mois. Tous ces problèmes politiques et sécuritaires sont parfois vécus très difficilement par des communautés chrétiennes locales, notamment en Irak et en Syrie.

Un voyage en continuité avec celui de Benoît XVI, mais…

Il n’y a pas de doute, le voyage de François est en continuité avec celui de Benoît XVI. On y retrouve, à travers les discours et les rencontres officiels, les traits majeurs de la politique du Saint-Siège concernant le Moyen-Orient. Ils ne sont un mystère pour personne, puisque les trois derniers papes n’ont cessé de les rappeler. Ils reposent sur les principes suivants : promouvoir l’œcuménisme et le dialogue interreligieux ; œuvrer pour la résolution du conflit israélo-palestinien à travers la solution des deux États ; insister sur le respect des principes de la Charte des droits de l’homme et plus particulièrement la liberté de conscience ; s’engager par tous les moyens possibles pour l’avenir des communautés chrétiennes du Moyen-Orient. Sur le fond, François n’a rien ajouté de substantiel mais s’est inscrit dans une continuité franche avec la politique de ses prédécesseurs. Cependant, il faut relever trois éléments d’une importance considérable, indispensables pour comprendre la portée de cette visite.

Comparons cette visite avec celle de Benoît XVI en 2009 :
Le contexte est bien différent. Pour rappel, Benoît XVI avait comme but, entre autres, de résoudre des malentendus avec l’islam (le discours de Ratisbonne) et le judaïsme (levée de l’excommunication de l’évêque lefévriste négationniste Williamson). Les États avoisinants vivaient dans une certaine stabilité politique. François n’a pas à faire face à ce genre de problème, mais sa visite se fait alors que le Proche-Orient est embrasé. Sa visite revêt encore plus de poids lorsqu’on sait que cet embrasement est source de malaise et de difficulté pour bien des communautés chrétiennes, et augure d’un avenir sombre pour les Irakiens chrétiens.
Les deux visites ont ceci de commun : elles ont très vite été oubliées sur la scène politique proche-orientale. Non par manque d’égard pour ces deux personnes et leur message qui suscitent un grand respect au sein de toutes les religions, mais à cause d’une situation explosive qui se nourrit principalement d’enjeux politiques, économiques et militaires très complexes et peu perméables à la chose spirituelle dans son sens le plus noble.
Enfin, il faut souligner la différence de style entre les deux pontifes. Alors que Benoît XVI s’était montré très respectueux des us diplomatiques, extrêmement prudent dans tous ses dires et mouvements, et bien peu expressif, François affiche un tout autre style : la chose politique ne le laisse pas indifférent, mais les petites gens sont au centre de ses intérêts ; il ne manque pas de respect pour les textes officiels pré-rédigés, mais il manifeste un plus vif enthousiasme pour les improvisations ; il veut bien suivre les itinéraires préétablis, mais il s’arrête, de manière inattendue, à maints endroits sensibles, comme au pied du « mur de la séparation », acte très symbolique et courageux qu’on imagine très difficilement Benoît XVI faire.

Les messages forts de la visite

En Jordanie : dialogue islamo-chrétien et urgence de la paix
La première étape de la visite pontificale était, comme à l’accoutumée, en Jordanie. Dans ce royaume musulman  qui tient à ses chrétiens et leur offre un cadre épanouissant  très particulier au Proche-Orient, le pape a insisté sur l’importance du dialogue islamo-chrétien : « Je profite de cette occasion pour renouveler mon profond respect et mon estime pour la communauté musulmane, et manifester mon appréciation pour le rôle de guide joué par Sa Majesté le Roi dans la promotion d’une plus juste compréhension des vertus proclamées par l’islam. » La Jordanie est effectivement un partenaire sérieux du Saint-Siège pour le dialogue interreligieux. Mais en plus d’insister sur ce thème dans un contexte où le rejet de l’altérité devient malheureusement monnaie courante, François rappela sa position sur la guerre en Syrie, ce qui suscita des remous dans les milieux des va-t-en guerre : « Une solution pacifique à la crise syrienne est plus que jamais nécessaire et urgente. » En outre, loin d’être indifférent aux conditions des plus fragiles face aux conflits, il évoqua la situation des réfugiés palestiniens, irakiens et récemment syriens, tout en remerciant le gouvernement jordanien pour ses efforts d’accueil et son engagement pour la paix. Enfin, c’était à Béthanie, où il alla rencontrer des réfugiés et des jeunes handicapés que le pape manifesta particulièrement son intérêt pour les plus démunis : tous ont été frappés de le voir aller au devant d’une personne en fauteuil roulant qu’on peinait à monter sur l’estrade où il se tenait.
Ses gestes n’avaient surtout rien de superficiel ou d’exhibitionniste, mais étaient en adéquation parfaite avec une attention particulière qu’il prêta, durant tout son ministère, aux plus nécessiteux.

En Palestine : reconnaissance de la cause palestinienne et invitation des présidents au Vatican
L’étape suivante était la plus délicate, puisqu’il fallait se rendre sur la terre, témoin d’un conflit vieux de plus d’un demi-siècle. Tout en s’inscrivant dans la lignée de la politique du Saint-Siège en faveur de la cause palestinienne et de la solution des deux États , il fit un pas original consistant à se rendre dans les Territoires palestiniens sans traverser les barrages israéliens. Acte très symbolique de la reconnaissance du droit du peuple palestinien à avoir un État souverain et indépendant, François se rendit dans les Territoires, en hélicoptère, à partir de la Jordanie.
Cet acte n’a pas été un acte isolé, puisqu’il en effectua un autre encore plus percutant et significatif, en s’arrêtant, de façon tout à fait inattendue, devant le mur bâti par Israël (pour cause de sécurité, dit-il) et honni par les Palestiniens qui s’en trouvent asphyxiés. Ces derniers l’appellent le « mur de la honte » ou le « mur de la haine ». Malgré le danger diplomatique d’un tel acte, le pape se recueillit devant cette masse de béton brut et pria, très certainement pour la paix et pour la destruction de tout ce qui sépare les humains, les empêche de vivre ensemble et de se rencontrer.
De même, sa rencontre avec des enfants de camps palestiniens était porteuse d’un message fort pour la cause palestinienne. À ces petits qui brandissaient des papiers où étaient écrites des phrases appelant à la liberté du peuple palestinien et à la dénonciation de l’occupation israélienne, le pape répondit d’une manière claire, sans aucune ambiguïté, en accusant réception de leurs messages.
Enfin, c’est à l’issu de la messe célébrée à Bethléem qu’une invitation, elle aussi inattendue, fut adressée aux deux présidents, palestinien et israélien, pour se rendre au Vatican, et prier avec le pape, pour la paix. Les paroles du Saint Père étaient percutantes : « Dans ce lieu où est né le Prince de la Paix, je voudrais vous adresser une invitation, à vous Monsieur le Président Mahmoud Abbas, ainsi qu’au président Shimon Peres, à élever ensemble avec moi une prière intense pour demander à Dieu le don de la paix. J’offre ma maison au Vatican pour que cette rencontre de prière ait lieu. Tous, nous voulons la paix. »

En Israël : reconnaissance du droit d’Israël à exister, nécessité du dialogue interreligieux, impératif de l’œcuménisme
Tous ces gestes forts à l’adresse des Palestiniens et de leur cause suscitèrent de nombreuses craintes d’incidents diplomatiques avec Israël. On pouvait déjà deviner un certain malaise du côté de l’État hébreu, puisqu’à l’accueil du pape par les hautes autorités, bien des ministres étaient absents. Cependant, il n’y eut ni incident diplomatique ni malaise politique. Au contraire, François réussit à effectuer un « parcours sans faute » comme qualifié par le Courrier international . Celui-là même qui assurait, il y a quelques heures, le peuple palestinien de son appui pour l’obtention de ses droits, rassura le peuple israélien, et plus particulièrement les juifs, sur le droit d’Israël à exister. Il le dit d’une manière claire : « Qu’il soit universellement reconnu que l’État d’Israël a le droit d’exister et de jouir de la paix et de la sécurité dans des frontières internationalement reconnues. » Et, pour continuer dans ce sens, il fit un acte symbolique très fort. Non seulement il visita le mur des lamentations et le mémorial de Yad Vashem, comme son prédécesseur, pour dire toute la solidarité du Saint-Siège et sa compassion pour les victimes et leurs familles, et pour dénoncer ce crime majeur contre l’humanité , mais il alla plus loin en visitant la sépulture de Theodor Herzl. Quand on sait que ce dernier est le fondateur du sionisme, mouvement à la source de la création de l’État d’Israël, on peut comprendre sans ambiguïté la portée d’une telle visite, saluée par bien des israéliens. François est très conscient que pour résoudre le conflit, il faut reconnaître aux uns et aux autres le droit d’exister et respecter leurs héritages, leurs craintes, leurs souffrances et leurs espérances.

L’insistance sur le dialogue interreligieux ne s’est pas limitée à la visite en Jordanie. François poursuivit son engagement dans ce sens en rencontrant le grand mufti de Jérusalem et les deux grands rabbins d’Israël. Aux uns et aux autres, il rappela l’appartenance commune à Abraham et insista derechef sur le message de la paix.

Mais l’apothéose du voyage fut sans aucun doute la rencontre avec le patriarche œcuménique Bartholomée au Saint-Sépulcre. Cinquante ans après la rencontre du pape Paul VI avec le patriarche Athénagoras, François insista sur la réalité œcuménique qui ne constitue pas seulement une nécessité pour l’avenir des chrétiens en Orient, mais qui est une obligation ecclésiale. Ce moment fut très rare et unique, parce qu’on y vit rassemblées les plus hautes autorités des Églises chrétiennes traditionnelles. La pentarchie du premier millénaire était là, présente à travers différentes branches des familles catholiques et orthodoxes. Ainsi, Rome, Constantinople, Jérusalem, Antioche et Alexandrie étaient représentés par leurs évêques, dits pape, patriarche œcuménique ou patriarche tout court ! En ce lieu le plus sacré du christianisme, dénommé « cathédrale de la Résurrection » par les chrétiens arabes, François et Bartholomée prièrent ensemble, se prosternèrent ensemble et se tinrent l’un à côté de l’autre avec piété et humilité exprimant le désir d’en finir avec une rupture de la communion qui blesse le témoignage chrétien. Car la recherche de la communion correspond à l’une des confessions primordiale du christianisme : « Chaque fois que, dit le pape François, ayant dépassé les anciens préjugés, nous avons le courage de promouvoir de nouvelles relations fraternelles, nous confessons que le Christ est vraiment ressuscité ! ». Et c’est dans ce contexte œcuménique que le pape rappela les difficultés vécues par les chrétiens au Moyen-Orient, tout en disant des paroles qui exhortent aussi, à leur manière, à l’unité : « Quand des chrétiens de diverses confessions se trouvent à souffrir ensemble, les uns à côté des autres, et à s’entraider les uns les autres avec une charité fraternelle, se réalise un œcuménisme de la souffrance, se réalise l’œcuménisme du sang, qui possède une particulière efficacité non seulement pour les contextes dans lesquels il a lieu, mais aussi, en vertu de la communion des saints, pour toute l’Église. Ceux qui, par haine de la foi tuent et persécutent les chrétiens, ne leur demandent pas si ce sont des orthodoxes ou des catholiques. Ce sont des chrétiens. Le sang des chrétiens, c’est le même. »

Conclusion

Les temps forts de ce pèlerinage rappellent les engagements de la papauté mais soulignent aussi le charisme propre de François. Les événements actuels n’invalident en rien son importance et la portée des actes posés. Dussent-il rester enfouis dans le silence de la souffrance et l’espérance d’un avenir meilleur, ils sont indubitablement les fondements d’un futur que tellement de proche-orientaux espèrent…

Antoine Fleyfel

septembre 2014

Les chrétiens arabes d’Orient, paru dans le magazine Moyen-Orient, octobre-décembre 2013.

Les chrétiens arabes d’Orient : présence et conditions d’avenir

L’ampleur des crises qui traversent le Moyen-Orient révèlent de violents conflits dont les acteurs sont les différentes franges religieuses, politiques et confessionnelles de l’islam. Pourtant, les difficultés qu’affrontent les chrétiens d’Orient, une communauté estimée à environ 10 millions de personnes en 2013 et présente dans l’ensemble des pays arabes de la région, ne sont pas moindres : l’instabilité politique en Égypte et la guerre syrienne les touchent de plein fouet.

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L’expression « chrétiens d’Orient » est ambiguë. L’histoire du concept et les différents contenus qu’on lui assigne en compliquent la compréhension. Nous aurions préféré nous en passer, mais son utilisation désormais généralisée nous en empêche. Soulignons cependant le fait que presqu’à chaque fois qu’il est question des « chrétiens d’Orient », on parle d’une manière plus précise des « chrétiens arabes », c’est-à-dire les citoyens chrétiens des six nations du Proche-Orient arabe, à savoir : le Liban, la Syrie, la Jordanie, l’Irak, l’Égypte et les Territoires palestiniens, liste à laquelle on peut ajouter Israël (cf. carte). Le qualificatif d’« arabes » n’est ni ethnique, ni politique, ni religieux, mais culturel et national. Ces chrétiens sont dans leur écrasante majorité de culture et de langue arabe ; et ils appartiennent, exception faite de l’État hébreu (1), à des pays arabes. Ainsi, c’est précisément d’eux qu’on parle lorsque qu’on utilise l’expression « chrétiens d’Orient », sans toutefois exclure le fait que ceux de Turquie, d’Iran ou d’autres pays de la région peuvent être appelés de la sorte.

La réalité des « chrétiens arabes » est variée ; elle dépend de la diversité des contextes politiques dans lesquels ils sont présents. Ainsi, tout discours qui en traite comme un phénomène uniforme est à écarter. La situation des Libanais n’a effectivement rien à voir avec celle des Égyptiens ou des Irakiens. Selon les différents États, ils sont bien ou mal représentés politiquement ; dans un pays ils vivent des difficultés alors qu’un autre les protège ; certains régimes les considèrent comme partenaires et d’autre agissent avec discrimination ; de certaines régions ils fuient et dans d’autres ils prospèrent. Enfin, ces chrétiens subissent en général des tensions, des bouleversements et des circonstances qui sont presque identiques pour tous, même si leur présence répond parfois à une logique politique et sociale propre. Cependant, au moins cinq traits concernent la majorité des « chrétiens arabes » : la grande diversité de leurs Églises et leurs histoires conflictuelles ; l’appartenance à l’arabité en tant que donnée culturelle et civilisatrice ; le partage de la terre avec l’islam ; le rapport à la cause palestinienne, ainsi que les conséquences du conflit israélo-arabe ; le rapport historique, heureux ou malheureux, avec l’Occident. Ces traits ont des répercussions évidentes sur leur présence et permettent de se faire une idée des défis que les « chrétiens arabes » auraient à relever pour l’avenir de leur présence au Machrek.

 

Géographie confessionnelle du Liban et de la Jordanie

Considéré comme le refuge des chrétiens en Orient, le Liban est un pays au système politique élaboré pour protéger les minorités, notamment les chrétiens. La formule protectrice dite « régime confessionnel » repose sur le Pacte national établi en 1943 entre chrétiens et musulmans. L’un de ses principes majeurs suppose la répartition du pouvoir entre les communautés religieuses : le président de la République et le chef de l’armée doivent être maronites, le Premier ministre sunnite et le président de la Chambre des députés chiite. Jusqu’à l’accord de Taëf de 1989, qui mit fin à la guerre civile (1975-1990), les chrétiens jouissaient d’une prééminence politique, notamment à travers les compétences du chef de l’État. Celui-ci avait de larges privilèges en matière de pouvoirs exécutifs et législatifs, mais le texte de Taëf en transféra la majorité au Conseil des ministres et au Parlement. La période d’occupation syrienne (1990-2005) n’arrangea guère les choses et priva les chrétiens de toute participation sérieuse à la gouvernance du Liban, où le pouvoir politique des sunnites et des chiites prit une considérable ampleur. En 2013, ils exercent une certaine influence, notamment avec le Bloc du changement et de la réforme, coalition qui représente le Courant patriotique libre de Michel Aoun et ses alliés.

Les Églises, témoins d’une grande vitalité, notamment la maronite (2), jouent toujours un rôle déterminant à bien des égards : universités, écoles, hôpitaux, centres de recherche et de dialogues, politique, maisons d’édition, médias, presse, patrimoine, etc. Par ailleurs, les chrétiens détiennent toujours un pouvoir économique considérable. En l’absence de recensement officiel, il est difficile d’avancer des chiffres fiables, mais les chrétiens représenteraient un peu moins de 40% de la population. Même si l’avenir des Libanais chrétiens n’est pas sombre, il dépend dans une large mesure des conséquences du conflit fratricide qui oppose le sunnisme et le chiisme politiques en Orient.

Les Jordaniens chrétiens sont parmi les moins connus. Si les autorités veillent, peu ou prou, sur ses eux, il existe des difficultés et des craintes de plus en plus amples face à une « islamisation » de la société. Le royaume est une monarchie héréditaire dotée d’un système gouvernemental. Même si sa religion est l’islam, l’État se porte garant de la liberté de culte et de religion, et reconnaît les communautés chrétiennes qui jouissent d’une certaine autonomie de droit privé. Ce positionnement de principe est pour les chrétiens source d’épanouissement, d’autant qu’il est complété par diverses mesures politiques « rassurantes ». Ainsi, ils sont surreprésentés au Parlement : sur les 60 sièges de la chambre haute, le roi nomma en 2010 six chrétiens (10%), presque trois fois leur poids démographique. Sur les 150 sièges de la chambre basse, 10 sont occupés par des chrétiens en 2013 (6,6 %).

Les estimations les plus optimistes avancent que les Jordaniens chrétiens seraient un peu moins de 4% de la population. La Jordanie reconnaît onze Églises qui forment un Conseil consultatif du gouvernement pour toutes les affaires chrétiennes. Les trois plus importantes sont la grecque orthodoxe, la grecque catholique et la latine. Elles témoignent d’un grand engagement social, notamment sur le plan de l’éducation. Par ailleurs, la communauté chrétienne détiendrait une partie considérable de l’économie jordanienne. Toutefois, elle éprouve divers malaises. Parmi les causes les plus importantes, nous pouvons citer le transit de nombre d’Irakiens chrétiens fuyant leur pays, la radicalisation islamiste de certaines franges de la société et l’absence de l’enseignement religieux dans les écoles publiques pour les élèves chrétiens.

L’Irak et la Palestine, lieux de souffrances et de résistance

La situation catastrophique vécue par les Irakiens chrétiens depuis l’invasion américaine de 2003 n’est pas le premier événement ayant causé un exode. Ils vécurent différents revers de ce genre durant l’histoire, pendant la période britannique (1914-1958) et celle du parti Baas (1968-2003). Ainsi, entre 1980 et 1988, ils subirent les conséquences de la guerre avec l’Iran (on estime à 10 000 les chrétiens irakiens morts sur le front), et souffrirent ensuite la politique restrictive de Saddam Hussein qui, en quête de légitimité, se recentra sur l’identité arabe et islamique du pays. Depuis l’occupation américaine en 2003, ils sont victimes d’assassinats et d’incidents graves, d’intimidations, des facteurs incitant au repli ou à l’exil. Toutefois, nombreux sont ceux qui restent certains relèvent le défi de la présence : en 2013, les chrétiens représenteraient entre 1 % et 1,5 % de la population. Les chaldéens (catholiques) sont les plus nombreux (plus des deux tiers) ; ils sont suivis par les syriaques et les assyriens. La Constitution de 2005, selon laquelle l’islam est religion d’État, leur offre des garanties culturelles et religieuses. Cependant, aucun quota ne leur est réservé au Parlement. L’interminable situation d’insécurité soulève de sérieuses inquiétudes quant à leur avenir.

En Terre sainte, c’est-à-dire sur le territoire correspondant à l’ancien mandat britannique de Palestine (1920-1948), les chrétiens subissent les lourdes conséquences du conflit, notamment dans les Territoires occupés. Suite au partage de 1947, de violents affrontements opposèrent juifs et arabes, ce qui rapprocha les chrétiens et les musulmans palestiniens qui subirent ensemble les exodes et les guerres. Certains firent partie intégrante de la résistance, dont des figures importantes, comme le prêtre latin Ibrahim Ayad, membre du comité exécutif de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), l’évêque grec catholique Hilarion Capucci, les orthodoxes Georges Habache, fondateur du Front populaire de libération de Palestine (FPLP), et Nayef Hawatmeh, du Front démocratique pour la libération de la Palestine (FDLP). Cependant, l’engagement chrétien ne se limite pas aux domaines politiques et idéologiques, beaucoup moins importants au XXIe siècle. Les Églises, à travers diverses figures et centres de recherches, sont engagées pour le dialogue et sont porteuses d’une mission sociale et éducative majeure. Leur engagement pour la cause palestinienne trouve sa meilleure expression dans le document Kairos-Palestine (2009).

Treize communautés chrétiennes sont reconnues par les autorités palestiniennes et israéliennes. Les Églises grecques orthodoxes et catholiques ont le plus de fidèles ; l’Église latine arrive en troisième rang. En 2013, dans les Territoires occupés, les chrétiens représentent environ 1,4% de la population, et en Israël 2,1%. La Loi fondamentale de l’Autorité palestinienne offre des garanties confessionnelles de droit privé aux chrétiens qui se trouvent surreprésentés au Parlement : sur les 66 députés, six doivent obligatoirement être chrétiens. De son côté, l’État hébreu, qui reconnaît la liberté de conscience et de culte, n’offre aucune garantie de représentativité politique.

L’Égypte et la Syrie : la citoyenneté face au conflit

Les Égyptiens chrétiens sont les champions de la démographie en valeur absolue : représentant presque 8 % de la population, ils seraient presque sept millions. Ainsi, deux chrétiens sur trois au Machrek arabe sont Égyptiens. Cependant, leur problème principal réside dans le fait qu’ils ne participent pas à la gouvernance de leur pays à hauteur de leur poids démographique, ni même historique. Au contraire, ils subissent une situation de sous-citoyenneté, notamment sous Gamal Abdel Nasser (1954-1970), les reléguant à un rang politique et social secondaire par rapport au citoyen type, le musulman sunnite. Cela fait du combat pour la citoyenneté leur cause par excellence, laquelle fait face à nombre de difficultés, notamment des violences qu’ils subissent depuis les années 1970.

Il existe plusieurs Églises en Égypte, mais la plus importante est la copte orthodoxe, qui représente 90 % des chrétiens. Elle est suivie par la copte catholique et la copte protestante. Les renouveaux monastiques et spirituels successifs menés au sein de l’Église copte orthodoxe – sous l’égide des deux papes, Cyrille VI et Chénouda III – à partir des années 1960 en firent une communauté vivante. Néanmoins, le revers de la médaille est un vécu de foi beaucoup plus déterminé par la piété que par la recherche théologique critique, ainsi que par une cléricalisation accrue.

Les différentes Constitutions témoignent de la problématique citoyenne et d’une tension entre une Égypte laïque et une autre islamique. Tous les textes ont jusque-là souligné l’égalité des citoyens devant la loi « en droits et en devoirs publics, sans distinction de sexe, d’origine, de langue, de religion ou de dogme ». Cependant, ce principe se heurte toujours à l’article 2 qui stipule : « L’islam est la religion de l’État, la langue arabe sa langue officielle, les principes de la loi islamique constituent la source principale pour légiférer ». Ainsi prend place une tension entre citoyenneté et islamité qui se manifeste par un statut de sous-citoyenneté pour les chrétiens. Ceux-là se trouvent presque exclus des hauts postes de la fonction publique et largement sous-représentés : dans l’Assemblée du peuple issue des élections de 2011-2012, ils avaient 11 sièges sur 508. Par ailleurs, ils subissent de nombreuses discriminations. Les Égyptiens chrétiens participèrent en grands nombres à la révolution en 2011. Depuis, ils se rangent en majorité du côté de l’armée, ce qui leur a valu des attaques violentes effectuées par des islamistes présumés, dans le cadre des événements relatifs à la destitution du président Mohamed Morsi le 3 juillet 2013.

En Syrie, après plus de deux années de guerre, il est difficile de parler de la situation des chrétiens. Il convient néanmoins de souligner que le Baas, au pouvoir depuis 1970, a une dette historique envers eux : l’orthodoxe Michel Aflak (1910-1989) est l’un des fondateurs et idéologues du parti. Ce dernier voulait créer une assise laïque commune aux chrétiens et aux musulmans, sur fond d’arabisme teinté d’islamité et de socialisme révolutionnaire. En outre, ce régime, ayant à sa tête des alaouites, une minorité qui représente un peu plus de 10 % des Syriens, trouve en la communauté chrétienne un allié naturel. Celui-ci se complait dans cette alliance garante d’une liberté absolue de pratique religieuse, et d’un considérable épanouissement social, économique et politique. Le prix à payer est l’appui indéfectible au régime, ce que la plupart font par conviction ou par nécessité.

La Syrie, un pays laïque, est dotée d’une Constitution teintée d’islamité : la religion du président de la République est obligatoirement l’islam, et la Charia « jurisprudence islamique » est une source de législation. Cependant, les chrétiens jouissent de garanties constitutionnelles respectant leur spécificité culturelle et religieuse. En outre, ils sont présents presque partout dans la fonction publique, même jusqu’à la tête de l’armée (3). Dans la société, ils jouent un rôle économique important, notamment dans les domaines industriels, commerciaux, mais aussi dans les professions de médecins, avocats, professeurs, ingénieurs et journalistes.

Les grecs orthodoxes sont de loin les plus nombreux parmi les chrétiens. Ils sont suivis par les grecs catholiques, les arméniens orthodoxes et les syriaques orthodoxes. Les hiérarchies religieuses se sont toujours rangées du côté du régime d’une manière explicite, voire militante, ce qui leur a valu beaucoup de critiques après le début des soulèvements en 2011. Mis à part quelques opposants, dont Michel Kilo, il ne semble pas que les Syriens chrétiens aient changé de bord, moins par attachement excessif à un régime qui doit se réformer à leur yeux, que par la crainte de l’insurrection islamique, d’une insurrection fortement teintée d’islamisme, qui ne les a pas encore rassurés d’une manière significative. Leur avenir est aussi trouble que celui du pays.

Le combat de l’autre dans la société

La question de la présence chrétienne au Proche-Orient arabe ne se résume pas par les simples dimensions religieuses ou culturelles. En soi, les « chrétiens arabes » constituent une richesse inestimable, mais leur présence dans la société représente une réalité politique fondamentale, celle de l’altérité. Ils sont dans les sociétés arabes, presque toutes déterminées par la vision théologique musulmane du monde, l’« autre », le « différent » et le « miroir » peut-être. Ainsi, s’engager pour leur cause ne se réduit pas à un engagement religieux ou confessionnel, mais correspond à engagement humain et citoyen qui concerne tous les Arabes. Par conséquent, le combat pour la présence chrétienne au Proche-Orient arabe devient un combat laïque afin d’édifier des sociétés citoyennes garantes de la diversité religieuse et culturelle.

Toutefois, répondre à la question sur quel sera le futur des communautés chrétiennes est très difficile à formuler puisqu’on est toujours incapable d’apprécier l’avenir de toute la région, eu égard aux bouleversements successifs qui y prennent place. Il reposera au moins sur la responsabilité d’eux-mêmes, des musulmans et de l’Occident.des appuis, à l’Occident et à l’Est. Il dépendra de leurs engagements divers dans leurs pays, aux niveaux économiques, politiques, associatifs, éducatifs, sanitaires ; des actions de leurs Églises, notamment du dialogue œcuménique et du rapprochement, car il n’est pas question pour une communauté seule de relever le défi de la présence. Si avenir il y a pour les « chrétiens arabes », c’est un avenir qu’ils devraient faire ensemble, mettant de côté les lourds héritages historiques de schismes et de rejets dogmatiques. Par ailleurs, la question du dialogue avec l’islam doit être toujours primordiale : pas de salut politique pour les chrétiens en Orient sans cela. Ainsi, les attitudes de rejet de la religion musulmane et des musulmans – amplifiées dans le contexte des événements en Syrie –, ou les idéologies fantasmagoriques magnifiant un Orient chrétien glorieux sont des plus nuisibles à l’avenir des « chrétiens arabes ». Il incombe à l’islam, durant cette période trouble, d’effectuer de nombreux efforts qui se révèlent cruciaux dans certains pays. Les musulmans proche-orientaux sont responsables de l’avenir des chrétiens, et les deux communautés ont tout intérêt à œuvrer conjointement pour l’avenir, d’autant plus qu’ils ont besoin les uns des autres pour l’édification d’une cité humaine fondée sur la justice, la démocratie et la diversité. Les entreprises de dialogue et d’action commune avec l’islam sont une tradition au Proche-Orient, mais se trouvent teintées d’un certain essoufflement, voire de beaucoup d’aspects folkloriques qui nuisent aux exigences de ces exercices. Il appartient aux « chrétiens arabes » de poursuivre leur engagement dans cette voie, avec le plus grand sérieux, d’autant que le dialogue franc et authentique est l’un des antidotes majeurs à la violence du fanatisme.

Antoine Fleyfel

NOTES

(1) Bien que la majorité des chrétiens de nationalité israélienne (environ 161 000 personnes en 2013) sont de culture arabe.

(2) Deux Libanais chrétiens sur trois sont maronites. En importance numérique, les Églises grecque orthodoxe et grecque catholique arrivent en deuxième et troisième rang.

(3) On retiendra par exemple le général Youssef Chakkour, chef d’état-major entre 1972 et 1974 ?, ancien vice-ministre de la Défense, et le général Daoud Rajha, ministre de la Défense assassiné le 18 juillet 2012 lors d’un attentat.

Répercussions de la crise syrienne sur le Liban, paru dans la revue de l’Œuvre d’Orient, décembre 2013, n. 773

Répercussions de la crise syrienne sur le Liban

 Oeuvre-d-Orient

 

Accepter, nuancer ou refuser l’idée d’un destin commun qui unit le Liban et la Syrie est une chose, et les conséquences géopolitiques résultant des liens étroits qui existent entre ces deux pays en est une autre. En effet, ceux-ci ne sont pas juste deux entités politiques qui se jouxtent, mais des réalités économiques, humaines, religieuses, géopolitiques, culturelles et historiques qui s’interpénètrent d’une manière profonde, bon an mal an. Ainsi, la crise que traverse la Syrie depuis février 2011 a des répercussions directes sur le Liban qui s’en trouve affecté à bien des égards, et qui frôle la paralysie à certains niveaux. Cependant, si la guerre libanaise (1975-1990) et la période d’occupation syrienne qui dura jusqu’en 2005 témoignèrent de l’hégémonie de la « sœur Syrie » – comme la dénomment ses partisans au Liban, la donne est depuis 2011 fort différente. Le Liban n’est plus uniquement dans la position de l’exploité, mais la Syrie est elle-même instrumentalisée par des forces politiques libanaises, dont certains s’en servent comme champ de bataille. Néanmoins, force est de constater que les conséquences de la crise qui débordent sur le Liban l’affaiblissent considérablement à plus d’un plan, notamment politique et économique. Cet article voudrait examiner toutes ces questions à travers des pistes d’analyse effectuées 33 mois après février 2011.

Les réfugiés syriens et les dangereuses conséquences économiques

Le Liban accueille le plus grand nombre de réfugiés syriens dans la région, et la situation inhumaine et insalubre dans laquelle vit une majorité d’entre eux ne les concerne pas uniquement. Leur établissement – temporaire dit-on – sur le sol libanais, a des retombées qui sont selon toute vraisemblance négatives pour le pays du Cèdre, et ce, à bien des égards. De prime abord, le nombre des réfugiés pourrait augurer d’une catastrophe humaine liée à un déséquilibre démographique inquiétant. Le nombre des Syriens actuellement présents au Liban aurait dépassé le million, ce qui correspond au quart du nombre des Libanais, estimés à plus de quatre millions. Si cela inquiète les communautés religieuses toujours soucieuses de leur démographie, notamment les chrétiens, c’est au niveau des infrastructures très fragiles du Liban que le problème le plus grave se situe. Force est de rappeler que les Libanais accueillent les Syriens avec solidarité, n’oubliant pas qu’ils furent accueillis en Syrie à plus d’une occasion malheureuse (notamment la guerre de 2006). Cependant, les capacités d’accueil du Liban atteignirent depuis bien longtemps le fait de leurs capacités, et les effets de la présence des réfugiés se ressentent partout, comme par exemple dans nombre d’écoles qui peinent à accueillir tous les enfants des réfugiés, dans des hôpitaux qui n’arrivent plus à assurer les lits nécessaires et même au niveau de l’électricité (coupures plus importantes dues à une plus grande consommation). Dans les 15 mois à venir, l’État libanais va devoir débourser des milliards de dollars pour subvenir aux besoins des services publics, ce qui aggravera le déficit budgétaire s’élevant actuellement à 9,4 % du produit intérieur brut (PIB).

Par ailleurs, l’impact du nombre de réfugiés touche de plein fouet l’économie libanaise et compromet la croissance. Selon le témoigne d’Éric le Borgne, économiste principal pour le Liban auprès de la Banque mondiale, « sans la crise, le Liban aurait enregistré une croissance économique de 4,4 % au lieu du maigre 1,5 % qui est prévu pour 2013 »[1]. En outre, en raison de la présence de la main d’œuvre syrienne bon marché, la pauvreté est en train d’atteindre les classes sociales libanaises les plus pauvres, largement concurrencées par les tarifs très bas des travailleurs syriens. Selon le rapport de la Banque mondiale publié à Beyrouth le 31 octobre 2013, cela pourrait augmenter le chômage au Liban jusqu’à 10 % d’ici fin 2014. Ce même rapport estime à 2,5 milliards de dollars la somme nécessaire pour ramener le Liban au niveau qu’il avait avant la crise. De plus, la même banque estime que le nombre des réfugiés atteindra 1,6 millions fin 2014, ce qui représente 37 % de la population libanaise.

Neutralité, paralysie et positionnements politiques

 

En apparence, le positionnement officiel du Liban vis-à-vis de la crise syrienne se résume par une politique dite de « dissociation », de maintien à distance, une forme de neutralité distante des parties en conflit. Cependant, cette dite politique qui évite peut-être au Liban certaines conséquences fâcheuses n’est en fait qu’une paralysie de l’État qui se trouve, à quelques exceptions près, incapable de gérer beaucoup de dossiers internes, notamment sécuritaires. Effectivement, l’armée libanaise et les forces de l’ordre peuvent rarement intervenir pour résoudre une situation sécuritaire compromettante, faute d’appui politique, comme la formation de milices armées locales, le commerce d’armes, l’utilisation de certaines régions libanaises comme bases arrière pour les insurgés syriens, ou des affrontements entre milices libanaises pro- ou anti-Assad[2]. À plusieurs reprises, l’armée dut perdre plusieurs militaires dans des régions du nord ou du sud Liban avant de pouvoir intervenir, d’une manière très ponctuelle, mais efficace.

La paralysie du Liban se constate de même au niveau du gouvernement. Démissionnaire depuis mars 2013, il n’a, en principe, pas les compétences pour traiter les dossiers essentiels au bon fonctionnement de l’État, et ils sont bien nombreux. Par ailleurs, la personne choisie depuis plusieurs mois pour former un nouveau gouvernement d’union nationale peine à remplir sa tâche à cause des blocages locaux et régionaux. La paralysie se manifesta de même au niveau des élections parlementaires qui n’eurent pas lieu en 2013 à cause des blocages politiques. Ainsi, on prolongea le mandat du Parlement pour deux ans.

Par ailleurs, les conséquences politiques de la crise se ressentent dans la tension accrue qui existe entre les deux coalitions politiques au Liban, radicalement opposées sur le dossier syrien. Il s’agit d’un côté de la coalition dite du « 8 mars », pro-Assad, composée principalement du Hezbollah (shiite), du Courant patriotique libre de Michel Aoun (chrétien), du parti Amal (shiite) et du parti Marada (chrétien), et d’un autre côté de la coalition dite du « 14 mars », anti-Assad, composée principalement du Courant du futur de Hariri (sunnite), du parti des Forces libanaises (chrétien) et du parti Kataëb des Gemayel (chrétien). Même si des discours voulant éviter la confessionnalisation de la tension au Liban existent toujours, cette opposition peut très facilement prendre la tournure d’un conflit sunnite-shiite. Ce qui n’exclut pas des alliances de sunnites avec la coalition du « 8 mars », et des alliances shiites avec la coalition du « 14 mars ». Quant aux chrétiens, ils paraissent plus que jamais divisés, et incapable de s’unifier politiquement pour s’imposer en tant qu’acteur déterminant pour la situation actuelle du Liban. L’opposition parfois radicale entre ces deux composantes politiques majeures du Liban est un facteur de tension continu.

Oppositions militaires

 

Bien au-delà des problèmes politiques et économiques causés par le conflit syrien, celui-ci a des retombées sécuritaires sur le Liban qui dépassent de loin l’utilisation de certaines régions frontalières comme bases arrière pour l’insurrection. Au moins deux événements sont à souligner, l’un assez ponctuel, et l’autre qui se révèle bien pérenne.

Le premier est celui du religieux sunnite salafiste en fuite, Ahmad Al-Assir. Comme tous les salafistes au Liban (extrêmement minoritaires mais violents), n’appartenant d’ailleurs à aucune des deux coalitions politiques susmentionnées, il est un appui politique et militaire inconditionnel à l’insurrection armée en Syrie. La milice armée qu’a formé Al-Assir dans sa mosquée à Saïda cumula les provocations politiques et militaires à l’encontre du Hezbollah et puis de l’armée libanaise. Suite au massacre de douze de ses militaires en juin 2013, l’armée réagit et mit fin à ce phénomène qui empoisonnait la ville de Saïda (Liban sud) depuis plus d’un an. Cela fut accueilli par les Libanais avec beaucoup de soulagement.

Le second événement, beaucoup plus grave, est celui des tensions militaires accrue qui existent dans la région de Tripoli (Liban nord). Il s’agit de l’opposition historiques entre le quartier alaouite et pro-Assad de Jabal Mohsen, et celui sunnite de Bab el-Tebbané, anti-Assad.  Depuis le début du conflit Syrien, les tensions entre les deux quartiers se sont amplifiées et ont atteint des niveaux de violence inédits. Le quartier alaouite, complètement encerclé par les miliciens sunnites est parfois le théâtre d’actes de représailles des anti-Assad qui s’activent pour se venger lorsque l’armée syrienne inflige aux insurgés des coups durs en Syrie. L’armée libanaise s’interpose entre ces deux quartiers sans réussir, jusque-là, à pouvoir intervenir efficacement pour en finir avec ces altercations. Pourtant, elle en serait capable, mais la décision politique n’est pas au rendez-vous, ce qui compromet la sécurité de toute la région de Tripoli qui souffre des agissements voyous des milices localement formées.

Il incombe enfin de mentionner une vague d’attentat particulièrement meurtrière qu’on peut difficilement comprendre à l’écart de la problématique confessionnelle et de la crise syrienne. Il s’agit des deux attentats perpétrés en août 2013 dans la banlieue sud de Beyrouth, fief du Hezbollah, et des deux autres attentats perpétrés à Tripoli, majoritairement hostile au régime syrien.

Instrumentalisation libanaise du conflit syrien

 

Le Liban ne fait pas que subir les conséquences de la crise syrienne, car celle-ci permet aux différents bords politiques de se repositionner et d’instrumentaliser ce conflit de manière à asseoir leur position. Ainsi, la coalition du « 14 mars » n’hésite pas à afficher d’une manière ostentatoire ses positions hostiles au régime syrien, et certaines de ses composantes ou de ses sympathisants s’impliquent d’une manière directe dans le conflit, soit d’une manière financière, soit d’une manière militaire. Un discours politique fantasmé de cette coalition met en avant une certaine continuité entre les revendications desdites « révolution du Cèdre » et « révolution syrienne ». Cependant, d’autres discours vont dans un sens plus confessionnalisé d’une « solidarité avec les sunnites opprimés par les alaouites en Syrie ». Quant au Hezbollah, fer de lance de la coalition du « 8 mars », il fut le dernier à intervenir militairement en Syrie, pour des raisons évidentes d’alliance géostratégique. Cela lui permit d’accentuer son discours sur la nécessité de renforcer l’« axe de la résistance » composé de la Syrie, de l’Iran et du Hezbollah, face aux projets « israélo-américains hégémoniques dans la région ».

Ainsi, d’une part et d’autre, les conséquences du conflit syrien paraissent servir d’arguments et d’outils politiques pour les partis libanais qui s’attachent davantage à leurs positionnements et alliances nationaux, régionaux et internationaux.

Et les chrétiens dans tout cela ?

 

Sur un plan purement humanitaire et religieux, les Libanais chrétiens participent au soutien des Syriens comme ils le peuvent dans certaines de leurs institutions scolaires, paroissiales ou sanitaires. La solidarité dépasse même les frontières du Liban et se manifeste à travers des aides qui parviennent à des communautés syriennes en difficulté.

Cependant, c’est sur un plan politique que les chrétiens sont très opposés sur la question syrienne, alors que les sunnites et les shiites paraissent se situer, majoritairement, dans l’une des deux positions. Le débat politique est parfois très houleux entre les chrétiens et peut atteindre, dans les médias, un niveau de violence bien avancé. Cependant, il semblerait que les différents partis chrétiens sont conscients des potentielles conséquences d’une radicalisation de leurs positions qui dépasserait le simple débat politique. À plus d’une occasion, lorsque les tensions allaient déboucher sur une éventuelle instabilité sécuritaire, un apaisement du discours politique prit vite place. À cet égard, le patriarcat maronite fait de son possible pour rapprocher les points de vue et éviter l’explosion. Force est de constater que les positionnements des chrétiens ne dépassent pas la sphère du débat politique ou des alliances. Il ne semblerait pas que des Libanais chrétiens eussent combattu en Syrie, ou que des politiques chrétiens eussent envoyé de l’argent ou des armes pour appuyer l’une ou l’autre des parties en conflit.

Enfin, cette division politique des chrétiens, indubitablement affaiblissante de la communauté, paraît porteuse d’au moins un élément positif : ceux-ci ne pourraient pas être pris comme cible par les pro- ou les anti-Assad, puisqu’ils ont des alliances dans les deux côtés. Cette thèse semblerait satisfaisante, mais fragile aussi, puisque les années précédentes montrèrent d’une manière claire que cette division des chrétiens ne leur épargnait pas les attentats ou les perturbations.

Quels horizons ?

Il est bien difficile d’évoquer les horizons des répercussions de la crise syrienne sur le Liban, puisque ceux-là dépendent du conflit même dont les issues restent floues, malgré tous les efforts déployés pour trouver une solution politique, notamment à travers la conférence internationale tant attendue de « Genève 2 ». Ainsi, l’on peut penser avec regret que la situation du Liban restera telle quelle, avec une tendance à s’aggraver, tant qu’une solution en Syrie n’est pas trouvée. Entre temps, les conséquences économiques, politiques et sécuritaires continueront à envenimer le pays et à le maintenir dans une perpétuelle tension entrecoupée par d’illusoires périodes de calme. Car avec la radicalisation islamiste de certaines factions de l’insurrection syrienne, le danger des groupuscules armés radicaux s’approche du Liban. Selon certaines sources qui restent à vérifier, des djihadistes auraient déjà traversé la frontière.

Beaucoup de chrétiens, et avec eux bien des musulmans rêvent d’un Liban laïc et d’une pratique démocratique saine. Dans le cadre de la confessionnalisation accrue, soulignant l’opposition entre un « sunnisme politique » aux nombreuses allégeances extérieures et un « shiisme politique » allié aux alaouite et à l’Iran, ces rêves paraissent bien à l’écart d’une réalisation prochaine. Cependant, force est de constater que bien des Libanais de la « société civile » croient qu’il faudrait, malgré toute sorte de bouleversement ayant lieu dans la région, continuer à militer pour un pays citoyen fondé sur les droits de l’homme…

Antoine Fleyfel

paru dans la revue de l’Œuvre d’Orient, décembre 2013, numéro 773


[2] En évoquant ces milices, cet article n’y inclut pas le Hezbollah qui répond à une logique différente de celle évoquée, et qui est officiellement considéré au Liban comme la « résistance » contre Israël (cf. les Déclarations ministérielles de tous les gouvernements successifs depuis les années 1990). Cependant, cela ne lui épargne pas les critiques de ses opposants qui le considèrent comme illégal, surtout après son intervention en Syrie.

Les chrétiens arabes d’Orient, Moyen-Orient, octobre-décembre 2013

Les chrétiens arabes d’Orient

Article d’Antoine Fleyfel publié dans la revue de géopolitique Moyen-Orient, octobre-décembre 2013.

Pour des raisons de droits d’auteur, cet article sera disponible au téléchargement à partir du mois de janvier 2014.

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