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Terrorisme : « La religion vient apporter une réponse à la crise identitaire » , La voix du Nord, 28.07.2016

Terrorisme : « La religion vient apporter une réponse à la crise identitaire »

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Antoine Fleyfel est professeur de théologie et de philosophie à l’Université Catholique de Lille. Il nous explique la stratégie de l’État Islamique.

 – Quelle symbolique religieuse peut-on voir derrière le meurtre de Saint-Étienne-du-Rouvray ?

« Il faut replacer cet acte dans une perspective plus globale. Rappelons que l’État islamique voit l’Occident comme croisé et chrétien, avec une visée hégémonique vis-à-vis de l’Orient. L’EI a une pensée apocalyptique, c’est-à-dire qu’il croit en la fin du monde, avec une grande guerre qui ferait triompher l’islam. Selon les textes que les terroristes réinterprètent, ils sont en guerre avec Rome, qui représente la chrétienté. Il faut donc vaincre l’Église. L’état de guerre est ce que recherche l’EI, qui est né dans le chaos de l’Irak, en 2003. En attaquant une église, mais aussi des cafés, des concerts, c’est l’âme française qu’ils attaquent, pour un contexte propice au développement de leurs idées. »

– Pourquoi persistent-ils dans ce mode opératoire ?

« L’État islamique perd du terrain en Irak et en Syrie, et a fondé son image sur l’invincibilité. Sa devise c’est : elle (l’organisation) demeure et s’étend. Or, l’EI n’a jamais été aussi faible : il perd énormément d’influence et de territoire. Alors, comment redorer son image ? En faisant croire que sa capacité de nuisance est grande. En touchant les symboles fondamentaux de la culture occidentale, l’EI compense ses propres pertes. L’État islamique va disparaître d’ici un ou deux ans. Bien plus dangereux, c’est que cette pensée salafiste-jihadiste, qui se mondialise, lui survive. Il faut détruire les conditions qui ont permis à une telle organisation d’émerger. »

– Comment expliquer la recrudescence du religieux chez les jeunes (sondage Opinionway pour « La Croix », ndlr) ?

« À Londres ou au Canada, les différentes communautés ont su trouver leur place. Mais la France a son modèle d’intégration propre, qui tend à gommer les particularismes. En ce qui concerne l’islam, il y a une crise identitaire. Les générations les plus récentes, issues de l’immigration, ont ce problème de l’entre-deux. Ils ne sont plus considérés comme des autochtones par leur pays d’origine, et ne sont pas considérés comme Français au sens anthropologique du terme. La religion vient donner une réponse – même si ce n’est pas la seule – à cette crise identitaire. Comme Dalil Boubakeur l’a suggéré, l’islam doit se réformer – bien que ce ne soit pas la réponse unique au problème. Il faudrait aussi que l’État français mette de côté cette vision dépréciative du fait religieux. Ce dernier existe, et la religion est une réalité culturelle. Il faudrait mieux instruire les gens sur les trois grands monothéismes. »

Laure VERNEAU

28.16.2016

Un siècle éprouvant pour les chrétiens d’Orient, 1916-2016, in EGMIL, juillet-août 2016.

Article paru dans le mensuel d’information du diocèse aux armées, EGMIL, juillet-août 2016, p. 14-17.

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Il y a exactement un siècle, des communautés chrétiennes en Orient subissaient de terribles massacres desquels on se rappelle aujourd’hui avec beaucoup d’inquiétude, eu égard à des situations alarmantes que vivent les chrétiens d’Orient, surtout en Irak et en Syrie. Cette brève intervention voudrait répondre succinctement à trois questions : que s’était-il passé ? Comment les chrétiens d’Orient perçoivent-ils ce passé à la lumière du contexte actuel ? Quelles leçons tirer de l’histoire ?

1-      Génocides et famine

En évoquant le terrible génocide arménien, l’on oublie en général deux autres événements macabres qui ont eu lieu durant la même période, à savoir le génocide assyro-chaldéen et la famine du Mont-Liban. Ces trois crimes avaient comme instigateur principal l’Empire ottoman, gouverné par les Jeunes-Turcs. Bien des communautés chrétiennes du Proche-Orient en furent profondément traumatisées, et pour certaines, les massacres furent d’une telle ampleur qu’ils affectèrent durablement et profondément leur présence et leur avenir. Nombre de spécialistes évoquent la présence de presque 20 % de chrétiens au Proche-Orient au début du XXe siècle, vivant principalement sur le territoire ottoman. Aujourd’hui, nonobstant les difficultés d’estimations, l’on parle de quelque 4 % de chrétiens. L’essentiel de cette réduction démographique en un siècle prend source dans ce qui s’était passé durant les années sombres de la Première Guerre mondiale et qui eut comme conséquence la disparition d’un grand nombre de chrétiens de bien des régions qu’ils habitaient depuis les premiers siècles du christianisme. Cette disparition eut indubitablement de fâcheuses conséquences culturelles, anthropologiques et politiques, notamment parce qu’elle affecta durablement la pluralité – source d’une considérable richesse – dans des sociétés orientales d’alors. Rappelons brièvement ces trois crimes historiques :

a-      Le génocide arménien. Il fut perpétré d’avril 1915 à juillet 1916, et coûta la vie à un million et demi d’Arméniens ottomans, soit les deux tiers de la population de l’empire. À cela il faut ajouter plus de 150 000 conversions forcées à l’islam, sans parler des enfants enlevés et élevés dans des familles musulmanes. Le gouvernement des Jeunes-Turcs, responsable de ce premier génocide du XXe siècle, planifia, en s’appuyant sur les Kurdes, une extermination systématique dont l’horreur et la cruauté dépassèrent toute imagination. Bien des raisons poussèrent les Jeunes-Turcs à perpétrer ce génocide, comme l’éveil des nationalismes (peur que les Arméniens voulussent leur indépendance), la « Questions d’Orient » (volonté des grandes puissances de se partager l’Homme malade), la peur de perdre le territoire de l’Arménie, stratégique pour l’empire, les relations avec la Russie et la politique panturque centrée sur l’identité turco-sunnite.

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Critiques maronites de Vatican II ? Les travaux de Hayek et de Moubarac sur l’islam

Critiques maronites de Vatican II ? Les travaux de Hayek et de Moubarac sur l’islam, in Actes du colloque international Vatican II et les Eglises orientales du 7 au 10 mai 2014, 2016, p. 233-242.

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Introduction

     Les contributions des maronites Youakim Moubarac (1924-1995) et Michel Hayek (1928-2005) à l’islamologie constituent un phénomène particulier dans l’univers théologique de l’histoire maronite récente. Cet article voudrait examiner leurs réflexions à ce sujet dans la perspective de ce que dit le Concile Vatican II à propos des musulmans.

     Moubarac, membre de la délégation maronite, assista aux sessions de Vatican II et formula, dans plusieurs de ses écrits, des critiques de la lecture conciliaire concernant la religion musulmane. Sa réflexion autour de l’islam laisse croire que Vatican II ne serait pas allé suffisamment loin à son goût. Quant à Hayek, non convoqué à cet événement, il proposa une lecture de l’islam qui va bien au-delà des textes conciliaires. Cet article voudrait mettre en lumières ces questions qui restent des pistes très sérieuses pour le dialogue interreligieux et pour bien des domaines.

1- Les textes du Concile portant sur l’islam

 

     Deux brefs textes du Concile nous informent de son abord de l’islam. Comme tous textes, ceux-ci peuvent être sujets à moult herméneutiques. Cependant, cette étude se limitera à une compréhension très basique des passages, tout en ayant comme perspective les islamologies de Moubarac et de Hayek. Il est à souligner que les deux textes ne sont pas de nature égale, car si le premier, Lumen Gentium, écrit central du Concile, est une constitution sur l’Église, le second, Nostra Ætate, n’est qu’une déclaration sur les religions non chrétiennes. Voici ce que nous apprend Vatican II sur la religion musulmane :

Le dessein du salut embrasse aussi ceux qui reconnaissent le Créateur, et en premier lieu, les musulmans qui, professant avoir la foi d’Abraham, adorent avec nous le Dieu unique, miséricordieux, qui jugera les hommes au dernier jour. (Lumen Gentium, II, 16). Continue reading Critiques maronites de Vatican II ? Les travaux de Hayek et de Moubarac sur l’islam

Antoine Fleyfel, Le dialogue, malgré tout !, Éditorial, Perspectives & Réflexions, Œuvre d’Orient, n° 4, 2016

Le dialogue, malgré tout !

Éditorial du numéro 4, 2016, de la revue universitaire de L’Œuvre d’Orient, Perspectives & Réflexions.

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Plus que jamais, la question du dialogue islamo-chrétien se pose. Pour cause, une situation de plus en plus compliquée et violente, où des terroristes, en Orient et en Occident, commettent des crimes au nom de leur version de l’islam. Que faut-il faire face à cette situation ? Si cette haine devrait appeler, selon certains, une haine encore plus grande, d’aucuns sont convaincus que le dialogue est le chemin qu’il faut emprunter. Non qu’il soit la solution magique et immédiate pour contrer le terrorisme, mais parce qu’il est l’antidote auquel il faut avoir recours en amont pour empêcher des idéologies violentes d’émerger et de se concrétiser. Vu de la sorte, le dialogue se constitue en impératif pour bâtir la paix. En outre, force est de souligner qu’il ne relève pas uniquement du champ politique, mais d’une réalité sociale, économique et culturelle où, plus que jamais, les humains doivent trouver les moyens de leur vivre ensemble, respectant la diversité et la différence.

Aujourd’hui, l’on doute de l’efficacité du dialogue et cela peut se comprendre : il est actuellement en crise et la situation mondiale le confirme. Néanmoins, cela ne veut pas dire qu’il ne soit pas nécessaire, voire bon, qu’il ne s’y produit plus grand-chose et que nous devions nous en passer. Loin s’en faut ! Nonobstant les failles et les violences, le fanatisme et l’exclusivisme théologique, des chrétiens et des musulmans s’engagent toujours sur les chemins du dialogue, y percevant la voie royale pour l’avenir.

Quelques repères historiques

À l’initiative de chrétiens occidentaux, le dialogue islamo-chrétien commença après la Seconde Guerre mondiale et se développa dans les années 1950. Ses débuts étaient difficiles dans un contexte où l’on confondait Occident et intérêts politiques, où l’Orient souffrait toujours de la colonisation et subissait le choc et les conséquences de la création de l’État d’Israël… appuyé par les Occidentaux.

C’est dans les années 1960 qu’un tournant majeur et historique s’opéra sur le plan du dialogue. À cet égard, les actes du Concile Vatican II jouèrent un rôle important, mais aussi le Conseil mondial des Églises et le Conseil des Églises du Moyen-Orient. De grandes figures du dialogue purent mettre leurs recherches à contribution. Citons à titre d’exemple l’œuvre de Louis Massignon qui eut au moins deux disciples orientaux notoires, les plus importants islamologues de l’Église maronite au XXe siècle, Youakim Moubarac et Michel Hayek. En outre, les orthodoxes et les protestants étaient déjà partenaires d’un dialogue qui, à cette époque, prenait au sérieux les problèmes sociaux et politiques des musulmans, tout en évoquant le partage de la foi en un seul et même Dieu.

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Recension du livre de Joseph et Claire Yacoub, Oubliés de tous, les assyro-chaldéens du Caucase, Cerf, Paris, 2015.

Recension du livre de Joseph et Claire Yacoub, Oubliés de tous, les assyro-chaldéens du Caucase, Cerf, Paris, 2015, in Proche-Orient Chrétien, t. 66, 2016, fasc. 1/2.

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Très peu de personnes ont fait œuvre, comme Joseph Yacoub, pour parler des assyro-chaldéens et du génocide qu’ils subirent au XXe siècle. Son ouvrage, Oubliés de tous, les assyro-chaldéens du Caucase, ayant obtenu le Prix académique 2016 de l’Œuvre d’Orient, apporte une double surprise au lecteur. Primo, il informe d’une réalité insoupçonnée, celle de la présence de communautés assyro-chaldéennes dans le Caucase, et ce dès le XVIIIe siècle et le XIXe qui témoigna de leur migration en suivant « les pas des Russes, lesquels trouvaient en eux des auxiliaires potentiels et des supplétifs à leur politique. » Secundo, ce livre, il le rédigea à quatre mains, avec son épouse Claire, fait qui rajoute à cette étude une grâce particulière que le lecteur connaissant la littérature de Joseph Yacoub peut percevoir.

De bonne facture, cette étude de plus de 250 pages expose bien des éléments historiques nécessaires pour la compréhension des raisons de la migration de communautés, principalement présentes en Turquie, mais aussi en territoire perse. Pour ce faire, les auteurs rappellent l’expansionnisme russe qui remonte à Pierre le Grand au début du XVIIIe siècle et qui mena à la conquête du Caucase, ouvrant la voie vers Constantinople et la Méditerranée. De plus en plus en difficulté dans l’environnement turco-persan, des assyro-chaldéens trouvèrent refuge dans, ou furent déportés vers l’empire chrétien orthodoxe. D’où l’affirmation que « sans la Russie, point d’assyro-chaldéens au Caucase ». En outre, la Russie ne fut pas le seul endroit vers lequel ils se dirigèrent ; Tiflis/Tbilissi, la Géorgie et l’Arménie furent de même des terres d’élection.

Cette migration reposait sur plusieurs facteurs dont trois attirent notre attention : la situation économique qui se traduisit par une pauvreté insoutenable, la persécution par les Ottomans de plus en plus hostiles aux communautés chrétiennes et la situation politique qui évoluait au rythme des guerres de la Russie avec ses voisins. Ces vicissitudes historiques éclairent les conditions du génocide de 1915 qui eut lieu, entre autres, dans le cadre d’affrontements militaires entre les deux empires, ottoman et russe. Le premier vit d’un très mauvais œil ses chrétiens orthodoxes que les Russes déclarèrent sous leur protection.

Dans sa reconstitution de l’histoire des communautés se déplaçant vers le Caucase, l’étude évoque les conversions à l’orthodoxie, et souligne le fait que ceux qui restèrent sur l’ancien territoire ottoman ne cueillirent pas les fruits de la victoire des Alliés vainqueurs. Perçus comme les vassaux des Occidentaux qui s’appuyèrent sur les communautés catholiques pour dépecer l’empire ottoman, ils n’obtinrent aucune reconnaissance et vécurent dans une situation minoritaire au sein des États nouvellement créés, à savoir l’Irak, La Syrie et la Jordanie. Par ailleurs, la venue du communisme soviétique ne leur fut guère clémente : les assyro-chaldéens du Caucase durent subir le joug stalinien et la répression religieuse. De plus, l’avènement du nazisme par la suite n’arrangea nullement les choses. Néanmoins, ils vécurent dans l’ombre jusqu’à l’implosion de l’URSS, en 1989, date qui témoigna de leur renaissance. Ainsi, leur vie se réorganisa autour de l’action sociale, de la liturgie, de l’éducation, de la vie intellectuelle et artistique ; et les liens avec les Églises assyrienne et chaldéenne furent rétablis. Une conscience renouvelée émergea au sein des communautés, celle de leur unité fondée sur la langue, la culture particulière et la foi religieuse.

En dépit de la cruauté de leur histoire, notamment, au XXe siècle, l’avenir des assyro-chaldéens est pensé avec espoir : « Aujourd’hui, avec les indépendances caucasiennes et la nouvelle Russie, ils retrouvent leur liberté, renouent les contacts avec leurs compatriotes en diaspora et apprennent à espérer. »

Somme toute, une lecture originale que nous recommandons vivement !

Antoine Fleyfel

Université catholique de Lille

En Jordanie, les chrétiens sous protection, Arte, 03.05.2016

En Jordanie, les chrétiens sous protection

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Économiquement puissants, intégrés dans la société et surreprésentés politiquement, les chrétiens de Jordanie

jouissent d’un statut à part au Moyen-Orient. Leur premier protecteur n’est autre que le roi Abdallah II.

Évoquer la situation des chrétiens d’Orient revient souvent à employer un vocabulaire apocalyptique. Pourtant, aux frontières de la Syrie, de l’Irak et de l’Arabie saoudite, le petit royaume jordanien s’attache à garantir la protection et l’épanouissement de ses chrétiens, majoritairement orthodoxes et catholiques – onze Églises étant reconnues par l’État. « La Jordanie est sans doute le pays où les chrétiens se sentent le mieux », raconte à ARTE Info Hana Jaber, chercheure associée au Collège de France et spécialiste de la Jordanie. « Ils sont bien intégrés et en aucun cas discriminés par le régime. D’ailleurs, s’ils étaient discriminés, ce serait de manière positive. » Et pour cause : alors qu’ils représentent environ 3 % de la population jordanienne, 6 % des sièges de la Chambre des députés leur sont réservés, et au Sénat, le roi Abdallah II a nommé 10 % chrétiens en 2010. À cela s’ajoute la présence continue de ministres de cette religion dans les gouvernements du pays. Au milieu des années 2000, le chrétien Marwan Muasher a même occupé les postes clés de ministre des Affaires étrangères puis de vice-Premier ministre.
Joint par ARTE Info, Antoine Fleyfel, de l’Œuvre d’Orient, explique les raisons d’un tel poids politique : « L’alliance entre les chrétiens de Jordanie et la monarchie remonte à la fondation du royaume, durant la première partie du XXe siècle. Par ailleurs, face à l’ennemi juré du régime, en l’occurrence les Frères musulmans, le roi a tout intérêt à donner aux chrétiens plus de place dans le pouvoir. »

Le royaume des chrétiens heureux ?

La visibilité des chrétiens de Jordanie ne se limite pas au monde politique. « Entre un quart et un tiers de l’économie est dans leurs mains », assure Antoine Fleyfel. « Dans certains secteurs comme la haute restauration, ils sont en situation de monopole », renchérit Hana Jaber. Puissants malgré leur faible nombre, les chrétiens de Jordanie aiment ainsi se qualifier de « minorité qualitative », selon les mots de l’archevêque jordanien Maroun Lahham. Néanmoins, des spécificités inhérentes à leur société les crispent : un chrétien devra se convertir à l’islam pour épouser une musulmane alors qu’un musulman n’aura pas à se convertir s’il souhaite se marier avec une chrétienne ; la conversion de l’islam au christianisme est interdite ; il n’existe pas d’enseignement religieux chrétien dans les écoles publiques… « Les chrétiens sortent de l’école et vont jouer au football pendant les cours de religion », regrette Maroun Lahham.
La Jordanie est-elle malgré tout, comme s’interroge Antoine Fleyfel, « le royaume des chrétiens heureux » ? À en croire Hana Jaber, la réponse est positive : « J’ai vécu pendant des années en Jordanie, dans une maison prise en sandwich entre une école missionnaire et une mosquée. Et tous ces gens vivaient en bonne entente. Je n’ai jamais vu de persécution. » Inquiet par la proximité du groupe État islamique et l’arrivée de nombreux réfugiés, Antoine Fleyfel est plus mesuré : « Nous sommes dans l’inconnu, dans une période où tout est suspendu. L’avenir de ces chrétiens est tributaire du destin de l’État islamique. »

« Une société indivisible »

Face à un avenir incertain mais moins obscur que dans les pays voisins, les chrétiens de Jordanie savent qu’ils peuvent compter sur le soutien d’Abdallah II. En visite au Parlement européen en mars 2015, le roi de Jordanie, dans un discours très applaudi par les eurodéputés, avait réagi aux attaques dont sont victimes les chrétiens au Moyen-Orient, les qualifiant d’« atteinte portée à l’humanité toute entière » et assurant que « les chrétiens arabes font partie intégrante du passé, du présent et du futur » de la région. Abdallah II avait aussi livré sa vision sur sa nation, qu’il qualifie de « société indivisible » : « La Jordanie est un pays musulman, riche d’une communauté chrétienne profondément enracinée. » Des mots qui avaient marqué l’hémicycle et mis en lumière le statut si particulier de ces chrétiens.

Raphaël Badache
03.05.2016

Merci Grégoire Haddad (1924-2015)

Article paru dans le bulletin 277 de Solidarité-Orient (Belgique), janvier-mars 2016

Le 23 décembre 2015, le Liban perdit l’une de ses grandes figures. Le père Grégoire Haddad, ancien archevêque grec melkite catholique de Beyrouth, né en 1924, rejoignit la maison du Père. Celui qu’on appelait « l’évêque rouge » en raison de son engagement pour les pauvres, de ses positionnements politiques et de sa militance novatrice pour la laïcité au Liban, était un personnage très controversé dans les années 1970.

Pour d’aucuns hérétique, notamment en raison de ses positionnements théologiques dans la revue Afak, il fut considéré par d’autres comme porteur d’un projet de renouveau et de libération, pour les Églises, pour les religions, pour la société, pour la patrie, mais surtout pour « tout homme, tout l’homme », comme il se plaisait à répéter. Théologien, plus par nécessité que par carrière, il livra quelques écrits d’une audace particulière dans le contexte du Liban des années 1970. Ses réflexions révélant une éthique d’amour chrétienne et humaniste appelaient à une double libération, celle du Christ et celle de l’homme. Le Christ devrait être libéré des dévotions, théologies et spiritualités qui aliènent son image, de l’identification avec l’Église qui ne doit pas prendre sa place, des chrétiens qui ne rendent pas toujours un bon témoignage de lui, du christianisme, sujet d’influences culturelles, artistiques, politiques et linguistiques, de l’emprise de la philosophie, de la théologie et des sciences religieuses. L’homme devrait être libéré de ses servitudes intérieures : le péché, la loi, le complexe de la sexualité, l’amour possessif, les mauvais désirs et passions… et des servitudes extérieures : la misère, le racisme, l’exploitation… Quant au projet de « laïcité globale », il reste vivant à travers ceux qui y croient, mais aussi grâce à ceux qui militent en sa faveur à travers plusieurs associations, fondées par le père Haddad ou inspirées par lui. Alors qu’on assimilait la laïcité à l’anticléricalisme, l’évêque rouge prêchait une laïcité positive envers les religions, une laïcité dont il trouva une partie des justifications dans les textes sacrés eux-mêmes, la Bible et le Coran. Loin de s’opposer à la religion, la laïcité telle qu’il l’entendait en était la garante et la purificatrice.

Cette brève notice biographique est nécessaire, mais mon intention n’est pas de rédiger une étude sur la pensée de Haddad, je l’ai déjà fait à maintes reprises et de manière détaillée. Je voudrais par contre livrer un témoignage succinct, car sa pensée me marqua, m’influença et fit partie intégrante de mon évolution théologique. À l’encontre de beaucoup de personnes qui suivirent le père Grégoire de près, je ne le connus que quelques années seulement avant sa mort, en 2007 à travers ses écrits, et à partir de 2008 sur son lit de convalescence où il passa de longues années. Je ne suis donc ni un militant de la première heure ni un fidèle de son Église. Davantage, lorsque je lisais pour la première fois ses écrits sur la laïcité et la libération, je professais des options politiques et théologiques bien distantes des siennes. Cependant, la pensée de cet homme venant d’une autre époque sut trouver son chemin vers ma raison, la toucha et participa à sa maturation.

C’est mon ami Mouchir Aoun qui, conseillant des auteurs pour ma thèse de doctorat en théologie, me suggéra les écrits de Grégoire Haddad. Je ne savais de lui que ses démêlées avec la Congrégation pour la doctrine de la foi qui résultèrent en la déclaration de l’orthodoxie de sa théologie, mais aussi, en sa démission de son siège épiscopal. Néanmoins, une fois ma recherche entamée, je constatai qu’une théologie libérationnelle et audacieuse était possible au Liban, et qu’une expression de foi contextualisée ne relevait pas uniquement de l’ordre du souhait, mais qu’il existe des personnes engagés sur ce chemin.

La puissance de la théologie de Haddad réside dans le fait qu’elle se transforma en un héritage qui dépasse son auteur. Elle est libre au point de s’affranchir de son créateur même et de pouvoir toucher une personne qui la lut trois décennies plus tard, en y découvrant une actualité déconcertante. Par ailleurs, cette théologie eut pour moi davantage de poids lorsque je visitais Haddad dans son lieu de convalescence. Il était cloué dans son lit depuis plusieurs années, victime d’une ostéoporose et bien affaibli. Lors de nos rencontres, il ne pouvait parfois plus poursuivre l’échange, tellement la fatigue et l’épuisement physique étaient importants. Nonobstant, je pus percevoir face à moi un homme d’une humilité authentique, d’une gentillesse débordante et d’une volonté de témoignage évangélique manifeste. Encore plus que la pensée, la personne me toucha au point que je lui écrivis dans les remerciements de ma thèse de doctorat : « Nos rencontres, vos paroles me marqueront à vie. »

Depuis ces temps, beaucoup de choses se sont passées, et je suis désormais professeur de théologie et de philosophie à l’université catholique de Lille. Mais si j’en suis arrivé là, c’est surtout grâce à ceux qui m’ont porté, par leur personne et par leur pensée. Cet humble témoignage dit toute ma gratitude au père Grégoire. Que sa mémoire soit éternelle !

Antoine Fleyfel

Mars 2016

Antoine Fleyfel, “la place de l’autre…”, France culture, 31.01.2016

Rencontre à France Culture le 31.01.2016 dans le cadre de l’émission Foi et Tradition, présentée par Sébastien de Courtois.

Présentation de l’émission

Antoine Fleyfel , philosophe et théologien, est rédacteur en chef de la revue “Perspectives & Réflexions” , dont le récent n°3 s’employait à commémorer la funeste année 2015, avec trois dossiers : “le génocide arménien, ce que nombre de sprécialistes dénomment génocide assyro-chaldéo-syriaque, et la famine du Mont-Liban”.

Ici, au micro de Sébastien de Courtois , Antoine Fleyfel veut nous parler de l’avenir, un avenir fondé sur la lutte pour la cotoyenneté : “Il faut parler des chrétiens en Orient sous l’angle de la citoyenneté et de l’altérité” , dit-il.

Antoine Fleyfel tient beaucoup à l’idée de diversité : la diversité comme un antidote aux extrémismes et à la violence. Une diversité créatrice, insiste-t-il; des gens divers et qui ont la volonté de bâtir ensemble.

Antoine Fleyfel dit avoir des interlocuteurs : musulmans, chiites ou sunnites, qui lui disent qu’ils sont les premières victimes de cette violence. Il dit surtout qu’il ne s’agit pas là d’une guerre de religion, car les religions sont instrumentalisées dans ce conflit.

Il ne faut pas croire que l’islam se réduit à ces extrémismes qui prêchent contre l’Occident. Non, l’islam est beaucoup plus que ça, dit-il; et il pense à Louis Massignon , islamologue, chrétien engagé, lui-même devenu un chrétien d’Orient, marqué par sa rencontre avec le père Charles de Foucauld , au point d’avoir pensé le rejoindre au Sahara… C’est en tout cas de lui qu’il a tiré l’idée de “substitution” spirituelle; car les chrétiens d’Orient ne cherchent pas à convertir les musulmans, mais à s’offrir en “substitués” à leur place…

Antoine Fleyfel, en philosophe et théologien, dit ici qu’il faut réfléchir au sens du mot “altérité” , au mot “dialogue” , un dialogue de vie, comme au Liban, où il y a des villages mixtes, et où il n’est pas rare de rencontrer des familles musulmanes en train de baptiser leurs enfants, raconte-t-il ici; avant de dire : “Je ne crois pas que les chrétiens d’Orient vont disparaître.”

“Alors le coeur comprend que Celui qu’il voit

N’a jamais cessé de l’appeler vers Lui.”

Ibn ‘Arabî

Antoine Fleyfel, Sur la situation au Liban, KTO, 02.12.2015

Après le double attentat suicide survenu le 12 novembre dans la banlieue sud de Beyrouth, quel est le climat au Liban? Comment réagissent les chrétiens? Quels sont les enjeux pour l’avenir du pays du Cèdre, qui subit les effets de la guerre en Syrie? Décryptage dans Églises du Monde avec Antoine Fleyfel, professeur de philosophie et de théologie à l’Université catholique de Lille, et responsable des relations académiques à l’Œuvre d’Orient.

L’action de Mgr Félix Charmetant, directeur de l’Œuvre d’Orient (1885-1921), en faveur de la cause arménienne

Article scientifique paru en deux parties dans la revue de l’Œuvre d’Orient. N° 780 (2015), n° 781 (2015).

 

Oeuvre-d-Orient

Introduction

 

En cette année 2015 qui commémore le centenaire du génocide arménien, les concernés et les sympathisants font de leur mieux pour mettre en lumière les circonstances de ce drame, afin de le faire connaître et pour agir dans le sens d’une pleine reconnaissance et d’un dédommagement. À cette occasion, il est du devoir de mémoire de parler de l’une des personnes qui agirent le plus en France en faveur des Arméniens de l’Empire ottoman, sur trois décennies, Mgr Félix Charmetant (1844-1921), directeur de l’Œuvre d’Orient de 1885 jusqu’à sa mort.

S’agissant du sort des Arméniens, Charmetant mena, à partir de 1895, une très vaste campagne pour dénoncer les massacres et les crimes qu’ils subirent. Soldat infatigable, il utilisa tous les moyens possibles pour faire connaître les circonstances des malheurs qu’ils vécurent et pour leur apporter une aide de quelque nature qu’elle fût, financière ou politique. Sa littérature sur la question abonde et informe de l’ampleur de son action : ses éditoriaux et articles dans le bulletin de l’Œuvre, sa correspondance et plusieurs ouvrages dont : Martyrologe arménien : Tableau officiel des massacres d’Arménie, dressé après enquêtes des six ambassades de Constantinople, et statistique dressée par des témoins oculaires grégoriens et protestants des profanations d’églises, assassinats d’ecclésiastiques, apostasies forcées, enlèvements de femmes et jeunes vierges, Paris, Bureau des Œuvres d’Orient, 1896 ; L’Arménie agonisante et l’Europe chrétienne : Appel aux chefs d’État, Paris, Bureau des Œuvres d’Orient, 1897 ; Pitié pour nos pauvres frères d’Arménie !, Paris, Bureau des Œuvres d’Orient, 1910 ; Constantinople, Syrie et Palestine : Lettre ouverte à nos hommes d’État, Paris, Bureau des Œuvres d’Orient, 1915.

Il est impossible de rendre compte et d’analyser dans un article, aussi long qu’il soit, toute l’action de Félix Charmetant en faveur des Arméniens. Cela devrait faire l’objet d’un mémoire de master, voire d’une thèse de doctorat. Cependant, nous avons l’ambition de donner une idée de ce qui se fit en parlant de l’essentiel du combat mené par l’ancien directeur de l’Œuvre d’Orient. Ne pouvant évoquer sa militance pour la cause arménienne sur trois décennie, nous optons pour un examen de son activité durant deux périodes clefs des malheurs des Arméniens de l’Empire ottoman, à savoir les massacres hamidiens (1894-1896) et le génocide (1915-1916).

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