Newsletter

Pour recevoir les nouvelles du site, entrez votre courriel et cliquez sur « Je m’abonne »

Chrétiens d’Orient : les défendre est un humanisme, Le Point, 14.04.2017

Chrétiens d’Orient : les défendre est un humanisme

Logo-Le-Point

Entre ceux qui ne les défendent pas et les adeptes de la récupération, les chrétiens d’Orient, eux, veulent juste vivre en paix, dans leurs pays.

Après l’émotion, le sang et les larmes, que reste-t-il ? La question des chrétiens en Orient, comme il conviendrait de le dire à la manière de feu Boutros Boutros-Ghali, n’est pas seulement confessionnelle. Loin de la politique, de la violence et de la discrimination, il s’agit de très anciennes traditions religieuses qui se fondent dans le tronc commun de nos origines, de nos civilisations. Pas plus, mais pas moins.
Une vision exotique et vendeuse

La compassion ne vaut pas ignorance. La défense de leur cause est donc un humanisme, un travail constant de réflexion à une échelle plus globale. Nous ne défendons pas les chrétiens parce que nous sommes chrétiens, mais parce que nous sommes humanistes, héritiers des Lumières. Les communautés religieuses ont besoin de vivre ensemble pour dépasser leurs essentialismes réciproques. Ne tombons pas dans ce piège. Un effort de sortie de ce modèle mortifère est plus que jamais nécessaire. « Il serait catastrophique pour les chrétiens de vouloir les découpler de leur environnement, donc des musulmans au milieu desquels ils vivent », explique Frédéric Pichon, l’auteur d’une thèse sur le village de Maaloula en Syrie. « Le traitement de la question par certains médias bien intentionnés ne fait qu’ajouter, continue-t-il, de la confusion à leur propre positionnement identitaire au sein d’un Moyen-Orient en pleine fièvre aiguë d’islamisme. Ainsi, les présenter comme « descendants directs des premiers chrétiens, qui parlent la langue du Christ » est certes très exotique et très vendeur, mais c’est passer sur le fait que dans leur immense majorité, ils sont arabophones, utilisent la langue arabe dans leur liturgie, et qu’ils n’ont eu de cesse d’illustrer la culture arabe. »

Depuis plusieurs années, un phénomène migratoire massif des chrétiens touche tous les pays, à commencer par l’Irak – de manière systématique depuis mars 2003 –, la Syrie, l’Égypte aussi, depuis la répression par l’armée de leurs manifestations en octobre 2011. « On pousse les communautés chrétiennes d’Orient à partir, et c’est là que se situe le véritable danger. Un Orient sans chrétienté, c’est un Orient sans âme. Par ailleurs, il faut tenir compte du passé pour se projeter dans l’avenir. Après Daech, le danger sera encore présent », explique depuis Bruxelles Naher Arslan, représentant de la Confédération assyrienne d’Europe auprès des institutions européennes. Dans certaines régions, la question de la confiance avec les musulmans a été rompue : « L’exemple de Mossoul est assez parlant, continue-t-il, certains voisins musulmans de maisons chrétiennes n’ayant pas hésité à dénoncer des voisins de longue date lors de la prise de la ville. En Turquie, l’image du chrétien traître à la nation est toujours véhiculée dans certains milieux, y compris dans la diaspora turque d’Europe, peut-être même plus qu’ailleurs. »
Gare à la récupération

Au fond, beaucoup idéalisent un passé de paix et de prospérité entre les communautés. Mais l’histoire montre que les choses sont plus complexes. « Depuis probablement les Croisades, continue-t-il, l’image du chrétien est associée à l’Occidental venu casser du musulman ». Les chrétiens d’Orient souffrent de cette association. La diaspora forme maintenant un nouveau continent du christianisme oriental, un continent éparpillé mais bien vivant qui agit contre la dilution culturelle et pour pérenniser l’usage de leurs langues.

Directeur général de l’Œuvre d’Orient, Mgr Pascal Gollnisch ne cesse de mettre en garde contre la récupération de leur cause « à des fins de politique intérieure française » et insiste au contraire sur les besoins immenses en termes d’éducation, toujours en collaboration avec les autorités locales : « Nous soutenons des projets qui bénéficient à des chrétiens, sunnites, chiites, yézidis comme les étudiants réfugiés à Kirkuk. Ils apprennent ainsi à se connaître, c’était la première fois pour la plupart qu’ils rencontraient des jeunes issus d’une autre religion. » Pour Antoine Fleyfel, professeur de philosophie et de théologie à l’université catholique de Lille : « Les chrétiens en général entretiennent de bonnes relations avec les musulmans. Les images de la mosquée accueillant les blessés des attentats récents en Égypte en sont un exemple parmi tant d’autres. Au Liban, en Palestine, en Israël, en Jordanie, en Syrie et même en Irak, des chrétiens et des musulmans agissent ensemble sur plusieurs plans : académiques, sociaux, civiques et humanitaires. La relation quotidienne peut être plus que normale. »

Les chrétiens veulent vivre en paix, dans leurs pays, avec leurs partenaires des autres religions, dans le cadre de régimes laïcs contextuels : « Ceux-ci sont les seuls garants d’une véritable citoyenneté, des droits de l’homme, de la liberté de conscience ou de l’égalité de tous. Ils veulent bâtir avec leurs concitoyens leurs patries et en faire des phares pour reprendre le chemin de l’évolution du monde arabe, en finir avec les fanatismes religieux, musulmans, juifs et chrétiens, en finir avec toute forme de théocratie et de théologie politique – dans le sens classique du terme –, de confessionnalisme, de communautarisme, de suivisme et d’instrumentalisation. » Au fond, il apparaît que parler des chrétiens d’Orient comme s’il s’agissait d’un seul groupe partageant une réalité unique de vie n’a plus beaucoup de sens.

Sébastien de Courtois
14.04.2017

L’Église copte est une Église martyre, Famille chrétienne, 12.04.2017

L’Église copte est une Église martyre

LOGO_FC_HEADER

Deux attentats contre les Coptes ont fait au moins quarante-quatre morts dimanche 9 avril. Le pape François maintient malgré tout sa visite à la fin du mois

« Ce dimanche des Rameaux devait être une fête. Il est devenu une participation aux douleurs de Jésus », confie Mgr Antonios Aziz Mina, évêque copte catholique de Guiza, dans la banlieue sud du Caire, au lendemain du double attentat perpétré à l’encontre des chrétiens d’Égypte. C’est dans la matinée du dimanche 9 avril qu’une première attaque terroriste frappe l’église copte orthodoxe Mar Girgis (Saint-Georges) de Tanta, ville située à une centaine de kilomètres au nord du Caire. L’explosion d’une bombe, en pleine messe des Rameaux, provoque la mort d’au moins 27 fidèles et fait près de 80 blessés. Quelques heures plus tard, un kamikaze muni d’une ceinture explosive tente de pénétrer dans l’église Mar Marcos (Saint-Marc) d’Alexandrie. N’y parvenant pas, il déclenche sa ceinture au niveau d’un portique de détecteur à métaux. L’explosion fait au moins 17 morts, dont quatre policiers, et 48 blessés. Le pape copte orthodoxe Tawadros II, présent à l’intérieur de l’église, n’est pas blessé.

Les deux attentats seront revendiqués dans la journée par l’organisation État islamique. « Notre Église a toujours été appelée à être une Église martyre », reprend l’évêque de Guiza qui, dans ce temps pascal, promet qu’« une douleur est toujours récompensée par la joie de la Résurrection ». Lui considère que le pouvoir égyptien n’a pas failli à protéger les chrétiens. « Que peut-il faire de plus ? On ne peut pas mettre un policier derrière chaque citoyen ! Dans mon diocèse, toutes les églises sont protégées par deux ou trois policiers. Mais comment voulez-vous qu’ils déterminent instantanément si tel ou tel homme est piégé ? », s’interroge le prélat.

Même constat pour Antoine Fleyfel, spécialiste des chrétiens d’Orient et professeur de philosophie et de théologie à l’Université catholique de Lille. « Vu le nombre d’églises qu’il y a en Égypte, il faudrait une armée entière pour que toutes soient bien protégées », explique-t-il, ajoutant que les « relations entre les Coptes et le pouvoir sont bonnes ». C’est peut-être d’ailleurs-là une des raisons qui poussent les islamistes à s’en prendre précisément aux chrétiens. « Ces attaques terroristes montrent que les islamistes veulent toucher le pouvoir en s’attaquant au maillon faible que représentent les Coptes. Car ils ne portent pas d’armes et sont les protégés du pouvoir depuis l’arrivée du président Sissi », analyse encore Antoine Fleyfel, également responsable des relations académiques à l’Œuvre d’Orient. Après les attentats du dimanche des Rameaux, le président Sissi a déclaré l’état d’urgence pour trois mois.

Ces attaques ciblées contre la minorité copte (10 % de la population) se sont multipliées depuis un an. En décembre, 25 personnes étaient tuées lors d’un attentat dans une église du Caire. En février, les Coptes du Sinaï étaient l’objet d’attaques ultra-violentes, les conduisant à fuir précipitamment la région. Mais pour l’heure, un scénario à l’irakienne, avec un départ en masse des chrétiens d’Égypte, n’est pas envisageable. « Notamment parce que cette Église porte en elle la tradition du martyre », souligne Antoine Fleyfel. « Son calendrier par exemple, qui commence en 284, s’appelle le calendrier des martyrs. Que ce soit sous les Byzantins, les musulmans ou bien à l’époque moderne, ils ont toujours vécu sous les exactions. »

Les 28 et 29 avril prochains, le pape François se rendra bien en Égypte, comme il était prévu. « Il est reconnu pour être un homme de paix et nous voulons qu’il la prêche ici », demande Mgr Antonios Aziz Mina, qui se réjouit de cette venue, sans sembler préoccupé par le défi qui s’annonce en matière de sécurité.

Hugues Lefèvre
12.04.2017

La situation précaire des chrétiens d’Orient, La Croix, 11.04.2017

La situation précaire des chrétiens d’Orient

la-croix1

Les attentats du dimanche 9 avril contre deux églises en Égypte, à Alexandrie et à Tanta, revendiqués par la branche égyptienne de Daech sont parmi les plus sanglants commis ces dernières années contre les Coptes qui représentent 10 % des 92 millions d’Égyptiens. Avec la montée de l’islam politique, la situation des chrétiens d’Orient, en Égypte, en Irak et en Syrie est de plus en plus précaire, à l’exception du Liban.

Les coptes d’Égypte, première communauté chrétienne du Moyen-Orient

Les statistiques font état de 10 % de coptes parmi les 92 millions d’Égyptiens. Mais d’après l’historien Tewfik Aclimandos, enseignant à l’université du Caire, cette estimation de la plus importante et plus ancienne communauté chrétienne du Moyen-Orient est certainement surévaluée. « Même à l’époque de la tutelle britannique, la minorité copte n’atteignait pas cette proportion. Une fourchette de 5,5 % à 7 % de coptes semble plus réaliste, soit 5 à 6,5 millions de personnes, évalue l’historien. Cela fait tout de même beaucoup de monde ! »

Si les coptes ont participé au soulèvement de 2011 contre Hosni Moubarak, quelque 100 000 d’entre eux se sont exilés, notamment à la suite de la répression par l’armée de leur manifestation qui fit plusieurs dizaines de morts en octobre 2011. Les coptes réclamaient alors plus de droits – l’accès aux hautes fonctions dans l’administration ou l’armée –, dans une société qui leur refuse une égalité de traitement.

« Le phénomène migratoire s’est poursuivi sous la présidence Morsi – la confrérie des Frères musulmans étant antichrétienne – et se poursuit encore, mais la religion et les attaques ne sont pas le seul facteur, la dégradation des conditions économiques y contribue et pousse aussi au départ nombre de musulmans, poursuit Tewfik Aclimandos. La menace Daech qui ne se cantonne plus au Sinaï mais gagne la vallée densément peuplée risque d’aggraver le phénomène. »

En Irak, plus guère d’espoir

2016 fut une amère revanche pour les chrétiens d’Irak. Fin octobre, les forces irakiennes ont commencé à reconquérir Mossoul et ont arraché les villes chrétiennes de Karakoch et Bartella à Daech. Mais les cris de victoire ont été de courte durée au vu des destructions et des pillages. Très peu de familles ont pu retourner y vivre, après en avoir été chassées en 2014. Cet été-là, face à l’avancée de Daech, quelque 125 000 chrétiens de la plaine de Ninive avaient dû fuir pour se réfugier dans la région autonome du Kurdistan, au nord-est de l’Irak.

Aujourd’hui, on estime le nombre de chrétiens en Irak à moins de 300 000, soit à peine 1 % de la population (ils étaient plus d’un million avant 2003) : une moitié à Bagdad, l’autre à Kirkouk et dans le Kurdistan irakien, principalement à Ainkawa, le quartier chrétien de la capitale Erbil, mais aussi à Soulemanieh et à Dohouk, les deux autres cités du Kurdistan d’Irak. Parmi ces 300 000 chrétiens, la grande majorité relève de l’Église chaldéenne (catholique), l’une des onze Églises orientales de différents rites (chaldéen, byzantin, arménien, latin…) présentes en Irak.

Ceux installés au Kurdistan avant 2014 ont profité d’un certain boom économique, avec la découverte de pétrole, l’ouverture d’hôtels, de centres commerciaux et de bars (avec alcool). Ceux arrivés depuis 2014 ont vu leur situation humanitaire s’améliorer, grâce à l’aide d’ONG et des Églises : les réfugiés ont pu être relogés dans des bâtiments en dur ou des cabanons ; une dizaine d’écoles arabophones ont été construites (les chrétiens de la plaine de Ninive ne parlent pas kurde), ainsi que plusieurs églises. Il y a même le projet d’ouvrir à Erbil une université catholique anglophone.

Mais au Kurdistan, pourtant réputé stable, le danger reste présent, du fait des infiltrations de djihadistes : le 29 septembre 2013, six kamikazes s’étaient fait exploser à Erbil, devant le bâtiment des forces de sécurité du parti démocratique du Kurdistan (PDK) de Massoud Barzani. De plus, nombreux sont les réfugiés qui ne pardonnent pas aux Kurdes de s’être repliés en août 2014, sans combattre Daech.

Aussi, les chrétiens d’Irak et du Kurdistan sont de plus en plus nombreux à quitter cette région. Entre 2014 et 2015, Mgr Bachar Matti Warda, archevêque chaldéen catholique d’Erbil, a constaté le départ de plus de 3 000 familles parmi les 13 500 réfugiées dans son diocèse. Les chrétiens, qui ont payé le prix fort de la guerre en Irak, n’ont plus guère d’espoir : ni pour eux-mêmes (aucun espoir de pouvoir retourner avant longtemps dans leurs villes et villages d’origine), ni pour leurs enfants (difficulté à trouver du travail dans leur pays). Ainkawa se trouve alors être la dernière étape avant le saut vers l’Europe, le Canada ou l’Australie.

Au Liban, un vrai pouvoir politique

Pour Antoine Fleyfel, professeur de philosophie et de théologie à l’université catholique de Lille, la situation des chrétiens au Liban est très différente de celle des chrétiens d’Irak ou même d’Égypte. « Le Liban, rappelle-t-il, a été créé par les chrétiens maronites et pour les chrétiens du Liban qui voulaient un État national », afin de s’affranchir du mandat français.

Le Liban d’aujourd’hui est un pays où les chrétiens ont un pouvoir politique auquel s’ajoute un poids démographique – ils représentent 39 à 40 % de la population totale alors qu’ils n’étaient que 35 % en 1975. Ils sont actuellement environ 1,5 million de chrétiens dont un million de catholiques, principalement maronites, grecs-melkites, syriaques, arméniens.

Comment expliquer que leur situation soit différente de celle d’autres chrétiens de la région ? « À la différence des coptes d’Égypte et des chrétiens d’Irak, ceux du Liban remplissent les trois paramètres géopolitiques : le pouvoir politique et économique, démographique et l’influence culturelle, poursuit Antoine Fleyfel. Certes, ils sont inquiets quand ils voient le sort réservé aux autres chrétiens du Proche-Orient, certains même redoutent de faire eux aussi les frais de l’islam politique, mais les conjonctures ne sont pas les mêmes. « Les chrétiens du Liban doivent relever le défi de leur présent et de leur avenir, mais, conclut Antoine Fleyfel, les conditions de leur existence au Liban sont réunies pour qu’elles durent. »

En Syrie, un avenir incertain

La Syrie comptait environ un million de chrétiens au début du conflit, soit 4,6 % de la population, selon les estimations du démographe Youssef Courbage. Ils ne seraient plus que la moitié, estiment certains spécialistes. Ayant plus de liens familiaux à l’étranger que leurs concitoyens musulmans, ils sont pour beaucoup partis vers le Liban, l’Europe ou le Canada. Avant même d’être frappée par les exactions des islamistes, cette minorité était affectée depuis des décennies par une forte émigration et un faible taux de natalité.

Contrairement aux Kurdes ou aux Alaouites, les chrétiens – les grecs-orthodoxes et grecs-catholiques sont les plus nombreux –, sont présents dans la plupart des villes syriennes. Il existe néanmoins, non loin de Homs, une « vallée des chrétiens » (Wadi al-Nasara) où ils sont nombreux à s’être réfugiés, fuyant les zones contrôlées par Daech.

« Comme tous les Syriens, les chrétiens subissent la guerre et l’instabilité, explique Zakaria Taha, maître de conférences à l’université de Grenoble. Mais ils sont plus inquiets que les autres pour leur avenir. » Couramment considérés comme des « traîtres » pro-régime, certains redoutent le pire en cas de chute de Bachar Al Assad. La tendance chez les chrétiens est au repli sur la famille et, souvent, au départ.

Mélinée le Priol, Claire Lesegretain, Agnès Rotivel et Marie Verdier
11.04.2017

Le dialogue interreligieux au Proche-Orient, Servir, 12.2016

Article paru dans la revue Servir, n. 179, décembre 2016, p. 57-58.

servirff

La diversité religieuse du Proche-Orient le constitue en un lieu de dialogue par excellence. Loin de se réduire à une simple curiosité intellectuelle, celui-ci se révèle comme une exigence pour la paix.

L’impulsion première du dialogue interreligieux est chrétienne occidentale datant des années 1950. Cependant, des communautés chrétiennes du Proche-Orient s’engagèrent sur cette voie et jouèrent un rôle pionnier. Dès les années 1960, nombre de théologiens, d’ecclésiastiques, d’acteurs sociaux et de gens de bonne volonté initièrent un dialogue qui prit, essentiellement, une tournure islamo-chrétienne. Le partenaire musulman ne tarda pas à rejoindre les chrétiens, et le dialogue répondit à des exigences multiples.

Ainsi, il est universitaire, s’appuyant sur les compétences des différentes spécialistes. Il est politique, honorant des alliances entre différentes composantes des pays. Il est social, s’inscrivant dans le cadre des défis sociaux communs. Il est surtout un dialogue de vie, révélant un chemin plus que millénaire qu’effectuèrent ensemble les chrétiens et les musulmans, bon an mal an, dans cette partie du monde.

Le rôle des chrétiens dans ce dialogue est premier. Ils sont effectivement les initiateurs d’une réflexion théologique sur l’islam qui le réhabilite. Ils sont l’occasion du dialogue à travers les espaces sociaux, universitaires et politiques qu’ils créèrent, lesquels permettent la diversité, la réflexion et la rencontre. Citons à titre d’exemple des instances investies dans cette entreprise : l’Université Saint Joseph de Beyrouth, la fondation Adyan (Liban), le centre Sabeel (Palestine), l’Institut dominicain d’études orientales (Égypte) et bien d’autres.

L’Œuvre d’Orient est engagée pour ce dialogue. Elle édite des écrits le concernant, organise des tables rondes, subventionne des acteurs du dialogue (comme Adyan par exemple) et clame sa conviction en sa nécessité à l’occasion de conférences et communiqués.

Le dialogue, ce pari pour le vivre ensemble, est une voie d’avenir dans un monde de plus en plus pluriel, une antithèse à la guerre et à la violence.

Antoine Fleyfel

Université catholique de Lille

Professeur de théologie et philosophie

Œuvre d’Orient

Responsable du dossier académique

L’avenir des chrétiens en Orient et l’islam radical, Vues d’ensemble, 10.2016

Article paru dans Vues d’ensemble, publication trimestrielle de l’Université catholique de Lille

n. 65, octobre 2016, p. 37

Mise en page 1

Depuis plusieurs années, en évoquant les événements tragiques au Moyen-Orient, ceux engageant plusieurs organisations terroristes, expressions de l’islam dit radical, l’on se pose la question de l’avenir des chrétiens en Orient. Dans les médias, dans la presse et dans bien des ouvrages, beaucoup se plaisent à jouer les Cassandre, annonçant la fin de communautés deux fois millénaires. Cependant, tout le monde ne s’apprête pas à écouter le chant du cygne de ces chrétiens ; d’aucuns croient que leurs horizons demeurent en Orient, en dépit d’un contexte géopolitique extrêmement complexe et violent.

L’islam radical comme facteur négatif

Il n’y pas de doute, l’islam radical, dont les composantes majeures actuelles sont les organisations terroristes salafistes jihadistes (État islamique et à Al-Qaïda à leur tête) mais aussi les Frères musulmans dans une certaine mesure, joue un rôle très négatif sur le plan de l’avenir des chrétiens en Orient. Les communautés chrétiennes n’existent effectivement plus dans les régions occupées par Daech en Irak et en Syrie. Les exemples de Mossoul, de la plaine de Ninive ou de Raqqa révèlent l’aspect exclusif de ces organisations qui rejettent toute différence. Ainsi, l’on ne peut s’étonner de l’exode (temporaire espérons) des chrétiens de ces régions. Quant aux Frères musulmans, lorsqu’ils étaient au pouvoir en Égypte (2012-2013), ils pratiquèrent une politique islamisante, encore plus discriminatoire que celle de leurs prédécesseurs (depuis Nasser), reléguant les chrétiens à un statut de sous-citoyenneté poussée.

Une généralisation périlleuse

Oui, l’islam radical nuit à l’avenir des chrétiens en Orient, mais une analyse froide de la situation se garderait de prédire leur fin ; y croire supposerait la généralisation d’une situation extrême mais très limitée. Car si les organisations jihadistes compromettent l’avenir des chrétiens en Irak, il n’en est pas de même dans d’autres pays, tels le Liban, la Jordanie ou l’Égypte, pays où le christianisme, loin d’être en état d’extermination, assume toujours la responsabilité de son avenir. Quant à la situation des chrétiens en Syrie, elle diffère de celle de ceux d’Irak, en raison d’une donne géopolitique différente. Comme les musulmans, les chrétiens subissent les conséquences de la guerre et, nonobstant les difficultés qu’ils vivent, ils auront à reconstruire la Syrie avec leurs concitoyens une fois le cauchemar de la guerre terminé.

 

L’islam radical ne durera pas. Le règne des Frères musulmans a très vite pris fin en Égypte et selon toute vraisemblance, il existe une volonté internationale sérieuse d’en finir avec Daech ; cela se vérifie de plus en plus sur le terrain. Ce changement de situation ne pourra être que bénéfique aux chrétiens qui, en dehors des zones immédiates de guerre, infime étendue par rapport à la géographie de leur présence au Moyen-Orient, œuvrent pour leur avenir sur moult plans. À travers l’éducation, l’engagement social, patriotique et politique, l’économie, le dialogue des religions et des cultures, ils sont un facteur de paix et de diversité important pour l’avenir du Moyen-Orient et l’évolution du monde arabe.

Antoine Fleyfel

Faculté de théologie

Terrorisme : « La religion vient apporter une réponse à la crise identitaire » , La voix du Nord, 28.07.2016

Terrorisme : « La religion vient apporter une réponse à la crise identitaire »

voix-du-nord
Antoine Fleyfel est professeur de théologie et de philosophie à l’Université Catholique de Lille. Il nous explique la stratégie de l’État Islamique.

 – Quelle symbolique religieuse peut-on voir derrière le meurtre de Saint-Étienne-du-Rouvray ?

« Il faut replacer cet acte dans une perspective plus globale. Rappelons que l’État islamique voit l’Occident comme croisé et chrétien, avec une visée hégémonique vis-à-vis de l’Orient. L’EI a une pensée apocalyptique, c’est-à-dire qu’il croit en la fin du monde, avec une grande guerre qui ferait triompher l’islam. Selon les textes que les terroristes réinterprètent, ils sont en guerre avec Rome, qui représente la chrétienté. Il faut donc vaincre l’Église. L’état de guerre est ce que recherche l’EI, qui est né dans le chaos de l’Irak, en 2003. En attaquant une église, mais aussi des cafés, des concerts, c’est l’âme française qu’ils attaquent, pour un contexte propice au développement de leurs idées. »

– Pourquoi persistent-ils dans ce mode opératoire ?

« L’État islamique perd du terrain en Irak et en Syrie, et a fondé son image sur l’invincibilité. Sa devise c’est : elle (l’organisation) demeure et s’étend. Or, l’EI n’a jamais été aussi faible : il perd énormément d’influence et de territoire. Alors, comment redorer son image ? En faisant croire que sa capacité de nuisance est grande. En touchant les symboles fondamentaux de la culture occidentale, l’EI compense ses propres pertes. L’État islamique va disparaître d’ici un ou deux ans. Bien plus dangereux, c’est que cette pensée salafiste-jihadiste, qui se mondialise, lui survive. Il faut détruire les conditions qui ont permis à une telle organisation d’émerger. »

– Comment expliquer la recrudescence du religieux chez les jeunes (sondage Opinionway pour « La Croix », ndlr) ?

« À Londres ou au Canada, les différentes communautés ont su trouver leur place. Mais la France a son modèle d’intégration propre, qui tend à gommer les particularismes. En ce qui concerne l’islam, il y a une crise identitaire. Les générations les plus récentes, issues de l’immigration, ont ce problème de l’entre-deux. Ils ne sont plus considérés comme des autochtones par leur pays d’origine, et ne sont pas considérés comme Français au sens anthropologique du terme. La religion vient donner une réponse – même si ce n’est pas la seule – à cette crise identitaire. Comme Dalil Boubakeur l’a suggéré, l’islam doit se réformer – bien que ce ne soit pas la réponse unique au problème. Il faudrait aussi que l’État français mette de côté cette vision dépréciative du fait religieux. Ce dernier existe, et la religion est une réalité culturelle. Il faudrait mieux instruire les gens sur les trois grands monothéismes. »

Laure VERNEAU

28.16.2016

Un siècle éprouvant pour les chrétiens d’Orient, 1916-2016, in EGMIL, juillet-août 2016.

Article paru dans le mensuel d’information du diocèse aux armées, EGMIL, juillet-août 2016, p. 14-17.

egmil-juillet-aout-2016

Il y a exactement un siècle, des communautés chrétiennes en Orient subissaient de terribles massacres desquels on se rappelle aujourd’hui avec beaucoup d’inquiétude, eu égard à des situations alarmantes que vivent les chrétiens d’Orient, surtout en Irak et en Syrie. Cette brève intervention voudrait répondre succinctement à trois questions : que s’était-il passé ? Comment les chrétiens d’Orient perçoivent-ils ce passé à la lumière du contexte actuel ? Quelles leçons tirer de l’histoire ?

1-      Génocides et famine

En évoquant le terrible génocide arménien, l’on oublie en général deux autres événements macabres qui ont eu lieu durant la même période, à savoir le génocide assyro-chaldéen et la famine du Mont-Liban. Ces trois crimes avaient comme instigateur principal l’Empire ottoman, gouverné par les Jeunes-Turcs. Bien des communautés chrétiennes du Proche-Orient en furent profondément traumatisées, et pour certaines, les massacres furent d’une telle ampleur qu’ils affectèrent durablement et profondément leur présence et leur avenir. Nombre de spécialistes évoquent la présence de presque 20 % de chrétiens au Proche-Orient au début du XXe siècle, vivant principalement sur le territoire ottoman. Aujourd’hui, nonobstant les difficultés d’estimations, l’on parle de quelque 4 % de chrétiens. L’essentiel de cette réduction démographique en un siècle prend source dans ce qui s’était passé durant les années sombres de la Première Guerre mondiale et qui eut comme conséquence la disparition d’un grand nombre de chrétiens de bien des régions qu’ils habitaient depuis les premiers siècles du christianisme. Cette disparition eut indubitablement de fâcheuses conséquences culturelles, anthropologiques et politiques, notamment parce qu’elle affecta durablement la pluralité – source d’une considérable richesse – dans des sociétés orientales d’alors. Rappelons brièvement ces trois crimes historiques :

a-      Le génocide arménien. Il fut perpétré d’avril 1915 à juillet 1916, et coûta la vie à un million et demi d’Arméniens ottomans, soit les deux tiers de la population de l’empire. À cela il faut ajouter plus de 150 000 conversions forcées à l’islam, sans parler des enfants enlevés et élevés dans des familles musulmanes. Le gouvernement des Jeunes-Turcs, responsable de ce premier génocide du XXe siècle, planifia, en s’appuyant sur les Kurdes, une extermination systématique dont l’horreur et la cruauté dépassèrent toute imagination. Bien des raisons poussèrent les Jeunes-Turcs à perpétrer ce génocide, comme l’éveil des nationalismes (peur que les Arméniens voulussent leur indépendance), la « Questions d’Orient » (volonté des grandes puissances de se partager l’Homme malade), la peur de perdre le territoire de l’Arménie, stratégique pour l’empire, les relations avec la Russie et la politique panturque centrée sur l’identité turco-sunnite.

Continue reading Un siècle éprouvant pour les chrétiens d’Orient, 1916-2016, in EGMIL, juillet-août 2016.

Critiques maronites de Vatican II ? Les travaux de Hayek et de Moubarac sur l’islam

Critiques maronites de Vatican II ? Les travaux de Hayek et de Moubarac sur l’islam, in Actes du colloque international Vatican II et les Eglises orientales du 7 au 10 mai 2014, 2016, p. 233-242.

2770

Introduction

     Les contributions des maronites Youakim Moubarac (1924-1995) et Michel Hayek (1928-2005) à l’islamologie constituent un phénomène particulier dans l’univers théologique de l’histoire maronite récente. Cet article voudrait examiner leurs réflexions à ce sujet dans la perspective de ce que dit le Concile Vatican II à propos des musulmans.

     Moubarac, membre de la délégation maronite, assista aux sessions de Vatican II et formula, dans plusieurs de ses écrits, des critiques de la lecture conciliaire concernant la religion musulmane. Sa réflexion autour de l’islam laisse croire que Vatican II ne serait pas allé suffisamment loin à son goût. Quant à Hayek, non convoqué à cet événement, il proposa une lecture de l’islam qui va bien au-delà des textes conciliaires. Cet article voudrait mettre en lumières ces questions qui restent des pistes très sérieuses pour le dialogue interreligieux et pour bien des domaines.

1- Les textes du Concile portant sur l’islam

 

     Deux brefs textes du Concile nous informent de son abord de l’islam. Comme tous textes, ceux-ci peuvent être sujets à moult herméneutiques. Cependant, cette étude se limitera à une compréhension très basique des passages, tout en ayant comme perspective les islamologies de Moubarac et de Hayek. Il est à souligner que les deux textes ne sont pas de nature égale, car si le premier, Lumen Gentium, écrit central du Concile, est une constitution sur l’Église, le second, Nostra Ætate, n’est qu’une déclaration sur les religions non chrétiennes. Voici ce que nous apprend Vatican II sur la religion musulmane :

Le dessein du salut embrasse aussi ceux qui reconnaissent le Créateur, et en premier lieu, les musulmans qui, professant avoir la foi d’Abraham, adorent avec nous le Dieu unique, miséricordieux, qui jugera les hommes au dernier jour. (Lumen Gentium, II, 16). Continue reading Critiques maronites de Vatican II ? Les travaux de Hayek et de Moubarac sur l’islam

Antoine Fleyfel, Le dialogue, malgré tout !, Éditorial, Perspectives & Réflexions, Œuvre d’Orient, n° 4, 2016

Le dialogue, malgré tout !

Éditorial du numéro 4, 2016, de la revue universitaire de L’Œuvre d’Orient, Perspectives & Réflexions.

p4

Plus que jamais, la question du dialogue islamo-chrétien se pose. Pour cause, une situation de plus en plus compliquée et violente, où des terroristes, en Orient et en Occident, commettent des crimes au nom de leur version de l’islam. Que faut-il faire face à cette situation ? Si cette haine devrait appeler, selon certains, une haine encore plus grande, d’aucuns sont convaincus que le dialogue est le chemin qu’il faut emprunter. Non qu’il soit la solution magique et immédiate pour contrer le terrorisme, mais parce qu’il est l’antidote auquel il faut avoir recours en amont pour empêcher des idéologies violentes d’émerger et de se concrétiser. Vu de la sorte, le dialogue se constitue en impératif pour bâtir la paix. En outre, force est de souligner qu’il ne relève pas uniquement du champ politique, mais d’une réalité sociale, économique et culturelle où, plus que jamais, les humains doivent trouver les moyens de leur vivre ensemble, respectant la diversité et la différence.

Aujourd’hui, l’on doute de l’efficacité du dialogue et cela peut se comprendre : il est actuellement en crise et la situation mondiale le confirme. Néanmoins, cela ne veut pas dire qu’il ne soit pas nécessaire, voire bon, qu’il ne s’y produit plus grand-chose et que nous devions nous en passer. Loin s’en faut ! Nonobstant les failles et les violences, le fanatisme et l’exclusivisme théologique, des chrétiens et des musulmans s’engagent toujours sur les chemins du dialogue, y percevant la voie royale pour l’avenir.

Quelques repères historiques

À l’initiative de chrétiens occidentaux, le dialogue islamo-chrétien commença après la Seconde Guerre mondiale et se développa dans les années 1950. Ses débuts étaient difficiles dans un contexte où l’on confondait Occident et intérêts politiques, où l’Orient souffrait toujours de la colonisation et subissait le choc et les conséquences de la création de l’État d’Israël… appuyé par les Occidentaux.

C’est dans les années 1960 qu’un tournant majeur et historique s’opéra sur le plan du dialogue. À cet égard, les actes du Concile Vatican II jouèrent un rôle important, mais aussi le Conseil mondial des Églises et le Conseil des Églises du Moyen-Orient. De grandes figures du dialogue purent mettre leurs recherches à contribution. Citons à titre d’exemple l’œuvre de Louis Massignon qui eut au moins deux disciples orientaux notoires, les plus importants islamologues de l’Église maronite au XXe siècle, Youakim Moubarac et Michel Hayek. En outre, les orthodoxes et les protestants étaient déjà partenaires d’un dialogue qui, à cette époque, prenait au sérieux les problèmes sociaux et politiques des musulmans, tout en évoquant le partage de la foi en un seul et même Dieu.

Continue reading Antoine Fleyfel, Le dialogue, malgré tout !, Éditorial, Perspectives & Réflexions, Œuvre d’Orient, n° 4, 2016

Recension du livre de Joseph et Claire Yacoub, Oubliés de tous, les assyro-chaldéens du Caucase, Cerf, Paris, 2015.

Recension du livre de Joseph et Claire Yacoub, Oubliés de tous, les assyro-chaldéens du Caucase, Cerf, Paris, 2015, in Proche-Orient Chrétien, t. 66, 2016, fasc. 1/2.

1540-1

Très peu de personnes ont fait œuvre, comme Joseph Yacoub, pour parler des assyro-chaldéens et du génocide qu’ils subirent au XXe siècle. Son ouvrage, Oubliés de tous, les assyro-chaldéens du Caucase, ayant obtenu le Prix académique 2016 de l’Œuvre d’Orient, apporte une double surprise au lecteur. Primo, il informe d’une réalité insoupçonnée, celle de la présence de communautés assyro-chaldéennes dans le Caucase, et ce dès le XVIIIe siècle et le XIXe qui témoigna de leur migration en suivant « les pas des Russes, lesquels trouvaient en eux des auxiliaires potentiels et des supplétifs à leur politique. » Secundo, ce livre, il le rédigea à quatre mains, avec son épouse Claire, fait qui rajoute à cette étude une grâce particulière que le lecteur connaissant la littérature de Joseph Yacoub peut percevoir.

De bonne facture, cette étude de plus de 250 pages expose bien des éléments historiques nécessaires pour la compréhension des raisons de la migration de communautés, principalement présentes en Turquie, mais aussi en territoire perse. Pour ce faire, les auteurs rappellent l’expansionnisme russe qui remonte à Pierre le Grand au début du XVIIIe siècle et qui mena à la conquête du Caucase, ouvrant la voie vers Constantinople et la Méditerranée. De plus en plus en difficulté dans l’environnement turco-persan, des assyro-chaldéens trouvèrent refuge dans, ou furent déportés vers l’empire chrétien orthodoxe. D’où l’affirmation que « sans la Russie, point d’assyro-chaldéens au Caucase ». En outre, la Russie ne fut pas le seul endroit vers lequel ils se dirigèrent ; Tiflis/Tbilissi, la Géorgie et l’Arménie furent de même des terres d’élection.

Cette migration reposait sur plusieurs facteurs dont trois attirent notre attention : la situation économique qui se traduisit par une pauvreté insoutenable, la persécution par les Ottomans de plus en plus hostiles aux communautés chrétiennes et la situation politique qui évoluait au rythme des guerres de la Russie avec ses voisins. Ces vicissitudes historiques éclairent les conditions du génocide de 1915 qui eut lieu, entre autres, dans le cadre d’affrontements militaires entre les deux empires, ottoman et russe. Le premier vit d’un très mauvais œil ses chrétiens orthodoxes que les Russes déclarèrent sous leur protection.

Dans sa reconstitution de l’histoire des communautés se déplaçant vers le Caucase, l’étude évoque les conversions à l’orthodoxie, et souligne le fait que ceux qui restèrent sur l’ancien territoire ottoman ne cueillirent pas les fruits de la victoire des Alliés vainqueurs. Perçus comme les vassaux des Occidentaux qui s’appuyèrent sur les communautés catholiques pour dépecer l’empire ottoman, ils n’obtinrent aucune reconnaissance et vécurent dans une situation minoritaire au sein des États nouvellement créés, à savoir l’Irak, La Syrie et la Jordanie. Par ailleurs, la venue du communisme soviétique ne leur fut guère clémente : les assyro-chaldéens du Caucase durent subir le joug stalinien et la répression religieuse. De plus, l’avènement du nazisme par la suite n’arrangea nullement les choses. Néanmoins, ils vécurent dans l’ombre jusqu’à l’implosion de l’URSS, en 1989, date qui témoigna de leur renaissance. Ainsi, leur vie se réorganisa autour de l’action sociale, de la liturgie, de l’éducation, de la vie intellectuelle et artistique ; et les liens avec les Églises assyrienne et chaldéenne furent rétablis. Une conscience renouvelée émergea au sein des communautés, celle de leur unité fondée sur la langue, la culture particulière et la foi religieuse.

En dépit de la cruauté de leur histoire, notamment, au XXe siècle, l’avenir des assyro-chaldéens est pensé avec espoir : « Aujourd’hui, avec les indépendances caucasiennes et la nouvelle Russie, ils retrouvent leur liberté, renouent les contacts avec leurs compatriotes en diaspora et apprennent à espérer. »

Somme toute, une lecture originale que nous recommandons vivement !

Antoine Fleyfel

Université catholique de Lille