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Antoine Fleyfel: “Les chrétiens d’Orient ne vont pas disparaître”, cath.ch, 27.03.2018

Malgré les difficultés majeures et les défis auxquels ils sont confrontés, les chrétiens d’Orient ont encore un avenir et ne vont pas disparaître. Telle est la conviction du théologien et philosophe franco-libanais Antoine Fleyfel. Dans les sociétés arabes, profondément perturbées par l’islamisme radical, les chrétiens ont un rôle essentiel à jouer pour le dialogue et pour la paix.

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Auteur d’une Géopolitique des chrétiens d’Orient parue en 2013, Antoine Fleyfel a dressé à l’Université de Fribourg le tableau complexe de la situation des chrétiens dans les divers pays du Proche-Orient arabe. A la dénomination très large de chrétiens d’Orient, il préfère celle plus précise de chrétiens arabes présents dans six pays: Liban, Syrie, Irak, Jordanie, Israël-Palestine et Égypte. Au-delà de leurs diversités évidentes, ces chrétiens partagent trois traits communs: la culture et la langue arabe, la cohabitation avec l’islam et la cause palestinienne.  “Nous sommes des chrétiens de culture musulmane”, ose le professeur de l’Institut catholique de Lille, invité par l’Œuvre d’Orient.

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Le fondamentalisme appelle le fondamentalisme, Al-Mustaqbal, 15.03.2018

Le fondamentalisme appelle le fondamentalisme, et la prochaine guerre sera une guerre d’idées, Al-Mustaqbal, 15.03.2018

أنطوان فليفل: الأصولية تنادي الأصولية.. والحرب المُقبلة فكرية

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اختار البروفيسور في جامعة ليل الكاثوليكية أنطوان فليفل أن يكون الصوت القوي في الغرب عن الشرق، بحضاراته وفكره وتعدد دياناته وخصوصياته، منحازاً للغة العربية التي يدرسها للمغتربين من خلال مدرسة أسسها للغاية. ناقد آثر أن يكون أكاديمياً جامعياً بدلاً من سلوك الدرب الأكليريكي. منتقداً حيث يجدر الانتقاد، ومصوباً حيث تطغى الأسطورة على الفكر والوقائع. مؤمناً بأن كل مسيحي هو ابن بيئته أولاً، وبأن الآخر المختلف إنما يكمل ولا يلغي. مفكراً صدرت له سبعة مؤلفات وأكثر من مئة مقالة في الفلسفة واللاهوت وجيوسياسة الأديان. مديراً لمعهد اللاهوت التطبيقي في جامعة ليل الكاثوليكية، وأستاذاً زائراً في معهد بيرناردان «Collège des Bernardins» وفي جامعة القديس يوسف في بيروت، ومسؤولاً عن الملف الأكاديمي في جمعية أعمال الشرق (Œuvre d’Orient) التي تُعنى بمساعدة مسيحيي الشرق منذ تأسست في العام 1856.

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Qui sont réellement les chrétiens d’Orient ? Hors série Pèlerin/La Croix, 10.2017.

Qui sont réellement les chrétiens d’Orient ?

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Pour mieux comprendre les éléments de leur identité, Antoine Fleyfel, professeur de théologie, de philosophie et de géopolitique des religions, réfute ou nuance quelques idées reçues.

« Ils sont arabes »
Plutôt vrai

« Chrétiens d’Orient » est une notion extrêmement floue et évolutive. Si l’on part du principe large qu’un chrétien d’Orient est celui qui appartient à un peuple très tôt évangélisé, alors les Éthiopiens, les Arméniens, les Grecs, certains Indiens, Iraniens… sont inclus dans la définition. Si l’on y ajoute les Russes - qui, après tout, vivent en Orient - on arrive à 200 millions de personnes. Néanmoins, de plus en plus, on réserve cette expression pour désigner les onze millions de chrétiens de culture arabe qui vivent au Proche-Orient.

« Ce sont des orthodoxes »

Pas tous

En premier lieu, il faut s’entendre sur le sens du terme « orthodoxe ». En Europe, on pense d’abord à l’Église grecque et l’Église russe qui ont en commun avec l’Église catholique d’avoir reconnu les décisions des sept premiers conciles. Elles ne se sont séparées qu’à partir de 1054, plutôt pour des raisons politiques.

Mais on qualifie aussi d’orthodoxes, d’autres Églises parmi les « Églises orientales ». Ce sont celles qui n’ont accepté que les premiers conciles. Ainsi s’est formée l’église assyrienne qui n’a entériné que les deux premiers conciles (dite jadis Église perse ou Église d’Orient, et qualifiée par ses ennemis de nestorienne). D’autres chrétiens n’ont accepté que les trois premiers conciles et ont formé l’Église copte en Égypte et en Éthiopie, l’Église arménienne et l’Église syriaque (dite par ses détracteurs jacobite) en Syrie. On appelle toutes ces Églises « orthodoxes » pour les distinguer de leurs « jumelles » catholiques orientales, créées à partir du XVIe siècle pour rejoindre la communion catholique en faisant sécession (lire page 72).

Enfin, cas particulier : l’Église maronite, qui se considère comme étant toujours restée du côté de Rome. Même si ses relations avec l’Église latine furent étroites et ont occasionné beaucoup de latinisation, elle a conservé ses rites propres et certains éléments de droit ecclésial qui font d’elle aussi, une église « orientale ». À noter que les catholiques orientaux sont majoritaires au Liban et en Irak (chaldéens).

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Emilie Formoso, Aux sources des chrétiens d’Orient, La Vie, 26.09.2017

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L’existence des chrétiens d’Orient s’est rappelée à beaucoup d’entre nous par les exactions de Daech contre les assyro-chaldéens, le calvaire des syriaques pris dans le conflit syrien et les attentats visant des églises coptes. Pourtant, que savons-nous vraiment de ces communautés, pour ne citer qu’elles ? Notre connaissance du christianisme oriental est – avouons-le – souvent insuffisante pour aborder toute la complexité des événements récents. La nouvelle exposition de l’Institut du monde arabe, Chrétiens d’Orient, ouvre à ce titre une parenthèse de réflexion salutaire. En offrant le recul de 2 000 ans d’histoire, son parcours chronologique cerne les subtilités d’une identité chrétienne en formation et souligne le rôle actif que ces communautés ont toujours joué dans les territoires où elles ont vécu. « Loin d’être les résidus caducs d’un passé révolu », souligne Elodie Bouffard, co-commissaire de l’exposition, « les chrétiens d’Orient sont les héritiers vivants d’une riche culture, dans le monde actuel qu’ils ont contribué à construire. »

Une riche culture qui naît avec le christianisme, dans les pas des apôtres. Exposées pour la première fois en Europe, les fresques de Doura-Europos, provenant du plus ancien lieu de culte chrétien connu (242), évoquent les voies de diffusion lointaines du nouveau culte. Quelques pas plus loin, le face à face avec le portrait d’un moine copte des VIe-VIIe siècles rappelle que le monachisme (la vie des moines en communautés) est né dans les sables d’Egypte. « Il s’agit d’une œuvre rare, car ces portraits représentaient surtout des saints », explique Élodie Bouffard. « Elle redonne un visage à ces hommes qui ont fait ce choix de vie, si particulier, de se replier vers le désert pour vivre leur foi. »

C’est dans ce creuset antique que les Eglises d’Orient forgent le visage de leur diversité actuelle. La tolérance accordée au christianisme en 313 par l’édit de Milan permet la constitution progressive d’une orthodoxie… vite contestée. L’effervescence théologique nourrit les querelles, concile après concile. En 431, celui d’Ephèse voit s’éloigner les nestoriens, fondateurs de l’Eglise assyrienne, qui refusent de reconnaître en Marie la mère de Dieu. Après celui de Chalcédoine, en 451, c’est au tour des « monophysites » coptes, syriaques et arméniens de prendre leur distance avec Constantinople, en rejetant la double nature humaine et divine du Christ.

Il faut cependant se méfier des dates, qui donnent à tort l’impression de ruptures rapides et violentes. Le temps long des sociétés n’est pas celui de la politique. La présentation exceptionnelle de l’Evangéliaire de Rabbula, l’un des plus anciens manuscrits chrétiens conservés, le rappelle. « Il s’agit d’un manuscrit syriaque du VIe siècle, rédigé par le moine syriaque Rabbula, et qui a été préservé et utilisé longtemps par les maronites, ces chrétiens syriaques restés fidèles au concile de Chalcédoine. Voici donc une œuvre au contenu dogmatique, qui dépasse les clivages théologiques par son histoire », explique Antoine Fleyfel, professeur de théologie et philosophie à l’Université catholique de Lille, et responsable des relations académiques à l’Œuvre d’Orient. Si les scissions furent réelles, « de nombreux échanges se maintinrent dans les faits entre les communautés, et des tentatives de conciliation œcuméniques ont toujours existé ».

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Chrétiens d’Orient : les défendre est un humanisme, Le Point, 14.04.2017

Chrétiens d’Orient : les défendre est un humanisme

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Entre ceux qui ne les défendent pas et les adeptes de la récupération, les chrétiens d’Orient, eux, veulent juste vivre en paix, dans leurs pays.

Après l’émotion, le sang et les larmes, que reste-t-il ? La question des chrétiens en Orient, comme il conviendrait de le dire à la manière de feu Boutros Boutros-Ghali, n’est pas seulement confessionnelle. Loin de la politique, de la violence et de la discrimination, il s’agit de très anciennes traditions religieuses qui se fondent dans le tronc commun de nos origines, de nos civilisations. Pas plus, mais pas moins.
Une vision exotique et vendeuse

La compassion ne vaut pas ignorance. La défense de leur cause est donc un humanisme, un travail constant de réflexion à une échelle plus globale. Nous ne défendons pas les chrétiens parce que nous sommes chrétiens, mais parce que nous sommes humanistes, héritiers des Lumières. Les communautés religieuses ont besoin de vivre ensemble pour dépasser leurs essentialismes réciproques. Ne tombons pas dans ce piège. Un effort de sortie de ce modèle mortifère est plus que jamais nécessaire. « Il serait catastrophique pour les chrétiens de vouloir les découpler de leur environnement, donc des musulmans au milieu desquels ils vivent », explique Frédéric Pichon, l’auteur d’une thèse sur le village de Maaloula en Syrie. « Le traitement de la question par certains médias bien intentionnés ne fait qu’ajouter, continue-t-il, de la confusion à leur propre positionnement identitaire au sein d’un Moyen-Orient en pleine fièvre aiguë d’islamisme. Ainsi, les présenter comme « descendants directs des premiers chrétiens, qui parlent la langue du Christ » est certes très exotique et très vendeur, mais c’est passer sur le fait que dans leur immense majorité, ils sont arabophones, utilisent la langue arabe dans leur liturgie, et qu’ils n’ont eu de cesse d’illustrer la culture arabe. »

Depuis plusieurs années, un phénomène migratoire massif des chrétiens touche tous les pays, à commencer par l’Irak – de manière systématique depuis mars 2003 –, la Syrie, l’Égypte aussi, depuis la répression par l’armée de leurs manifestations en octobre 2011. « On pousse les communautés chrétiennes d’Orient à partir, et c’est là que se situe le véritable danger. Un Orient sans chrétienté, c’est un Orient sans âme. Par ailleurs, il faut tenir compte du passé pour se projeter dans l’avenir. Après Daech, le danger sera encore présent », explique depuis Bruxelles Naher Arslan, représentant de la Confédération assyrienne d’Europe auprès des institutions européennes. Dans certaines régions, la question de la confiance avec les musulmans a été rompue : « L’exemple de Mossoul est assez parlant, continue-t-il, certains voisins musulmans de maisons chrétiennes n’ayant pas hésité à dénoncer des voisins de longue date lors de la prise de la ville. En Turquie, l’image du chrétien traître à la nation est toujours véhiculée dans certains milieux, y compris dans la diaspora turque d’Europe, peut-être même plus qu’ailleurs. »
Gare à la récupération

Au fond, beaucoup idéalisent un passé de paix et de prospérité entre les communautés. Mais l’histoire montre que les choses sont plus complexes. « Depuis probablement les Croisades, continue-t-il, l’image du chrétien est associée à l’Occidental venu casser du musulman ». Les chrétiens d’Orient souffrent de cette association. La diaspora forme maintenant un nouveau continent du christianisme oriental, un continent éparpillé mais bien vivant qui agit contre la dilution culturelle et pour pérenniser l’usage de leurs langues.

Directeur général de l’Œuvre d’Orient, Mgr Pascal Gollnisch ne cesse de mettre en garde contre la récupération de leur cause « à des fins de politique intérieure française » et insiste au contraire sur les besoins immenses en termes d’éducation, toujours en collaboration avec les autorités locales : « Nous soutenons des projets qui bénéficient à des chrétiens, sunnites, chiites, yézidis comme les étudiants réfugiés à Kirkuk. Ils apprennent ainsi à se connaître, c’était la première fois pour la plupart qu’ils rencontraient des jeunes issus d’une autre religion. » Pour Antoine Fleyfel, professeur de philosophie et de théologie à l’université catholique de Lille : « Les chrétiens en général entretiennent de bonnes relations avec les musulmans. Les images de la mosquée accueillant les blessés des attentats récents en Égypte en sont un exemple parmi tant d’autres. Au Liban, en Palestine, en Israël, en Jordanie, en Syrie et même en Irak, des chrétiens et des musulmans agissent ensemble sur plusieurs plans : académiques, sociaux, civiques et humanitaires. La relation quotidienne peut être plus que normale. »

Les chrétiens veulent vivre en paix, dans leurs pays, avec leurs partenaires des autres religions, dans le cadre de régimes laïcs contextuels : « Ceux-ci sont les seuls garants d’une véritable citoyenneté, des droits de l’homme, de la liberté de conscience ou de l’égalité de tous. Ils veulent bâtir avec leurs concitoyens leurs patries et en faire des phares pour reprendre le chemin de l’évolution du monde arabe, en finir avec les fanatismes religieux, musulmans, juifs et chrétiens, en finir avec toute forme de théocratie et de théologie politique – dans le sens classique du terme –, de confessionnalisme, de communautarisme, de suivisme et d’instrumentalisation. » Au fond, il apparaît que parler des chrétiens d’Orient comme s’il s’agissait d’un seul groupe partageant une réalité unique de vie n’a plus beaucoup de sens.

Sébastien de Courtois
14.04.2017

L’Église copte est une Église martyre, Famille chrétienne, 12.04.2017

L’Église copte est une Église martyre

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Deux attentats contre les Coptes ont fait au moins quarante-quatre morts dimanche 9 avril. Le pape François maintient malgré tout sa visite à la fin du mois

« Ce dimanche des Rameaux devait être une fête. Il est devenu une participation aux douleurs de Jésus », confie Mgr Antonios Aziz Mina, évêque copte catholique de Guiza, dans la banlieue sud du Caire, au lendemain du double attentat perpétré à l’encontre des chrétiens d’Égypte. C’est dans la matinée du dimanche 9 avril qu’une première attaque terroriste frappe l’église copte orthodoxe Mar Girgis (Saint-Georges) de Tanta, ville située à une centaine de kilomètres au nord du Caire. L’explosion d’une bombe, en pleine messe des Rameaux, provoque la mort d’au moins 27 fidèles et fait près de 80 blessés. Quelques heures plus tard, un kamikaze muni d’une ceinture explosive tente de pénétrer dans l’église Mar Marcos (Saint-Marc) d’Alexandrie. N’y parvenant pas, il déclenche sa ceinture au niveau d’un portique de détecteur à métaux. L’explosion fait au moins 17 morts, dont quatre policiers, et 48 blessés. Le pape copte orthodoxe Tawadros II, présent à l’intérieur de l’église, n’est pas blessé.

Les deux attentats seront revendiqués dans la journée par l’organisation État islamique. « Notre Église a toujours été appelée à être une Église martyre », reprend l’évêque de Guiza qui, dans ce temps pascal, promet qu’« une douleur est toujours récompensée par la joie de la Résurrection ». Lui considère que le pouvoir égyptien n’a pas failli à protéger les chrétiens. « Que peut-il faire de plus ? On ne peut pas mettre un policier derrière chaque citoyen ! Dans mon diocèse, toutes les églises sont protégées par deux ou trois policiers. Mais comment voulez-vous qu’ils déterminent instantanément si tel ou tel homme est piégé ? », s’interroge le prélat.

Même constat pour Antoine Fleyfel, spécialiste des chrétiens d’Orient et professeur de philosophie et de théologie à l’Université catholique de Lille. « Vu le nombre d’églises qu’il y a en Égypte, il faudrait une armée entière pour que toutes soient bien protégées », explique-t-il, ajoutant que les « relations entre les Coptes et le pouvoir sont bonnes ». C’est peut-être d’ailleurs-là une des raisons qui poussent les islamistes à s’en prendre précisément aux chrétiens. « Ces attaques terroristes montrent que les islamistes veulent toucher le pouvoir en s’attaquant au maillon faible que représentent les Coptes. Car ils ne portent pas d’armes et sont les protégés du pouvoir depuis l’arrivée du président Sissi », analyse encore Antoine Fleyfel, également responsable des relations académiques à l’Œuvre d’Orient. Après les attentats du dimanche des Rameaux, le président Sissi a déclaré l’état d’urgence pour trois mois.

Ces attaques ciblées contre la minorité copte (10 % de la population) se sont multipliées depuis un an. En décembre, 25 personnes étaient tuées lors d’un attentat dans une église du Caire. En février, les Coptes du Sinaï étaient l’objet d’attaques ultra-violentes, les conduisant à fuir précipitamment la région. Mais pour l’heure, un scénario à l’irakienne, avec un départ en masse des chrétiens d’Égypte, n’est pas envisageable. « Notamment parce que cette Église porte en elle la tradition du martyre », souligne Antoine Fleyfel. « Son calendrier par exemple, qui commence en 284, s’appelle le calendrier des martyrs. Que ce soit sous les Byzantins, les musulmans ou bien à l’époque moderne, ils ont toujours vécu sous les exactions. »

Les 28 et 29 avril prochains, le pape François se rendra bien en Égypte, comme il était prévu. « Il est reconnu pour être un homme de paix et nous voulons qu’il la prêche ici », demande Mgr Antonios Aziz Mina, qui se réjouit de cette venue, sans sembler préoccupé par le défi qui s’annonce en matière de sécurité.

Hugues Lefèvre
12.04.2017

La situation précaire des chrétiens d’Orient, La Croix, 11.04.2017

La situation précaire des chrétiens d’Orient

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Les attentats du dimanche 9 avril contre deux églises en Égypte, à Alexandrie et à Tanta, revendiqués par la branche égyptienne de Daech sont parmi les plus sanglants commis ces dernières années contre les Coptes qui représentent 10 % des 92 millions d’Égyptiens. Avec la montée de l’islam politique, la situation des chrétiens d’Orient, en Égypte, en Irak et en Syrie est de plus en plus précaire, à l’exception du Liban.

Les coptes d’Égypte, première communauté chrétienne du Moyen-Orient

Les statistiques font état de 10 % de coptes parmi les 92 millions d’Égyptiens. Mais d’après l’historien Tewfik Aclimandos, enseignant à l’université du Caire, cette estimation de la plus importante et plus ancienne communauté chrétienne du Moyen-Orient est certainement surévaluée. « Même à l’époque de la tutelle britannique, la minorité copte n’atteignait pas cette proportion. Une fourchette de 5,5 % à 7 % de coptes semble plus réaliste, soit 5 à 6,5 millions de personnes, évalue l’historien. Cela fait tout de même beaucoup de monde ! »

Si les coptes ont participé au soulèvement de 2011 contre Hosni Moubarak, quelque 100 000 d’entre eux se sont exilés, notamment à la suite de la répression par l’armée de leur manifestation qui fit plusieurs dizaines de morts en octobre 2011. Les coptes réclamaient alors plus de droits – l’accès aux hautes fonctions dans l’administration ou l’armée –, dans une société qui leur refuse une égalité de traitement.

« Le phénomène migratoire s’est poursuivi sous la présidence Morsi – la confrérie des Frères musulmans étant antichrétienne – et se poursuit encore, mais la religion et les attaques ne sont pas le seul facteur, la dégradation des conditions économiques y contribue et pousse aussi au départ nombre de musulmans, poursuit Tewfik Aclimandos. La menace Daech qui ne se cantonne plus au Sinaï mais gagne la vallée densément peuplée risque d’aggraver le phénomène. »

En Irak, plus guère d’espoir

2016 fut une amère revanche pour les chrétiens d’Irak. Fin octobre, les forces irakiennes ont commencé à reconquérir Mossoul et ont arraché les villes chrétiennes de Karakoch et Bartella à Daech. Mais les cris de victoire ont été de courte durée au vu des destructions et des pillages. Très peu de familles ont pu retourner y vivre, après en avoir été chassées en 2014. Cet été-là, face à l’avancée de Daech, quelque 125 000 chrétiens de la plaine de Ninive avaient dû fuir pour se réfugier dans la région autonome du Kurdistan, au nord-est de l’Irak.

Aujourd’hui, on estime le nombre de chrétiens en Irak à moins de 300 000, soit à peine 1 % de la population (ils étaient plus d’un million avant 2003) : une moitié à Bagdad, l’autre à Kirkouk et dans le Kurdistan irakien, principalement à Ainkawa, le quartier chrétien de la capitale Erbil, mais aussi à Soulemanieh et à Dohouk, les deux autres cités du Kurdistan d’Irak. Parmi ces 300 000 chrétiens, la grande majorité relève de l’Église chaldéenne (catholique), l’une des onze Églises orientales de différents rites (chaldéen, byzantin, arménien, latin…) présentes en Irak.

Ceux installés au Kurdistan avant 2014 ont profité d’un certain boom économique, avec la découverte de pétrole, l’ouverture d’hôtels, de centres commerciaux et de bars (avec alcool). Ceux arrivés depuis 2014 ont vu leur situation humanitaire s’améliorer, grâce à l’aide d’ONG et des Églises : les réfugiés ont pu être relogés dans des bâtiments en dur ou des cabanons ; une dizaine d’écoles arabophones ont été construites (les chrétiens de la plaine de Ninive ne parlent pas kurde), ainsi que plusieurs églises. Il y a même le projet d’ouvrir à Erbil une université catholique anglophone.

Mais au Kurdistan, pourtant réputé stable, le danger reste présent, du fait des infiltrations de djihadistes : le 29 septembre 2013, six kamikazes s’étaient fait exploser à Erbil, devant le bâtiment des forces de sécurité du parti démocratique du Kurdistan (PDK) de Massoud Barzani. De plus, nombreux sont les réfugiés qui ne pardonnent pas aux Kurdes de s’être repliés en août 2014, sans combattre Daech.

Aussi, les chrétiens d’Irak et du Kurdistan sont de plus en plus nombreux à quitter cette région. Entre 2014 et 2015, Mgr Bachar Matti Warda, archevêque chaldéen catholique d’Erbil, a constaté le départ de plus de 3 000 familles parmi les 13 500 réfugiées dans son diocèse. Les chrétiens, qui ont payé le prix fort de la guerre en Irak, n’ont plus guère d’espoir : ni pour eux-mêmes (aucun espoir de pouvoir retourner avant longtemps dans leurs villes et villages d’origine), ni pour leurs enfants (difficulté à trouver du travail dans leur pays). Ainkawa se trouve alors être la dernière étape avant le saut vers l’Europe, le Canada ou l’Australie.

Au Liban, un vrai pouvoir politique

Pour Antoine Fleyfel, professeur de philosophie et de théologie à l’université catholique de Lille, la situation des chrétiens au Liban est très différente de celle des chrétiens d’Irak ou même d’Égypte. « Le Liban, rappelle-t-il, a été créé par les chrétiens maronites et pour les chrétiens du Liban qui voulaient un État national », afin de s’affranchir du mandat français.

Le Liban d’aujourd’hui est un pays où les chrétiens ont un pouvoir politique auquel s’ajoute un poids démographique – ils représentent 39 à 40 % de la population totale alors qu’ils n’étaient que 35 % en 1975. Ils sont actuellement environ 1,5 million de chrétiens dont un million de catholiques, principalement maronites, grecs-melkites, syriaques, arméniens.

Comment expliquer que leur situation soit différente de celle d’autres chrétiens de la région ? « À la différence des coptes d’Égypte et des chrétiens d’Irak, ceux du Liban remplissent les trois paramètres géopolitiques : le pouvoir politique et économique, démographique et l’influence culturelle, poursuit Antoine Fleyfel. Certes, ils sont inquiets quand ils voient le sort réservé aux autres chrétiens du Proche-Orient, certains même redoutent de faire eux aussi les frais de l’islam politique, mais les conjonctures ne sont pas les mêmes. « Les chrétiens du Liban doivent relever le défi de leur présent et de leur avenir, mais, conclut Antoine Fleyfel, les conditions de leur existence au Liban sont réunies pour qu’elles durent. »

En Syrie, un avenir incertain

La Syrie comptait environ un million de chrétiens au début du conflit, soit 4,6 % de la population, selon les estimations du démographe Youssef Courbage. Ils ne seraient plus que la moitié, estiment certains spécialistes. Ayant plus de liens familiaux à l’étranger que leurs concitoyens musulmans, ils sont pour beaucoup partis vers le Liban, l’Europe ou le Canada. Avant même d’être frappée par les exactions des islamistes, cette minorité était affectée depuis des décennies par une forte émigration et un faible taux de natalité.

Contrairement aux Kurdes ou aux Alaouites, les chrétiens – les grecs-orthodoxes et grecs-catholiques sont les plus nombreux –, sont présents dans la plupart des villes syriennes. Il existe néanmoins, non loin de Homs, une « vallée des chrétiens » (Wadi al-Nasara) où ils sont nombreux à s’être réfugiés, fuyant les zones contrôlées par Daech.

« Comme tous les Syriens, les chrétiens subissent la guerre et l’instabilité, explique Zakaria Taha, maître de conférences à l’université de Grenoble. Mais ils sont plus inquiets que les autres pour leur avenir. » Couramment considérés comme des « traîtres » pro-régime, certains redoutent le pire en cas de chute de Bachar Al Assad. La tendance chez les chrétiens est au repli sur la famille et, souvent, au départ.

Mélinée le Priol, Claire Lesegretain, Agnès Rotivel et Marie Verdier
11.04.2017

Terrorisme : « La religion vient apporter une réponse à la crise identitaire » , La voix du Nord, 28.07.2016

Terrorisme : « La religion vient apporter une réponse à la crise identitaire »

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Antoine Fleyfel est professeur de théologie et de philosophie à l’Université Catholique de Lille. Il nous explique la stratégie de l’État Islamique.

 – Quelle symbolique religieuse peut-on voir derrière le meurtre de Saint-Étienne-du-Rouvray ?

« Il faut replacer cet acte dans une perspective plus globale. Rappelons que l’État islamique voit l’Occident comme croisé et chrétien, avec une visée hégémonique vis-à-vis de l’Orient. L’EI a une pensée apocalyptique, c’est-à-dire qu’il croit en la fin du monde, avec une grande guerre qui ferait triompher l’islam. Selon les textes que les terroristes réinterprètent, ils sont en guerre avec Rome, qui représente la chrétienté. Il faut donc vaincre l’Église. L’état de guerre est ce que recherche l’EI, qui est né dans le chaos de l’Irak, en 2003. En attaquant une église, mais aussi des cafés, des concerts, c’est l’âme française qu’ils attaquent, pour un contexte propice au développement de leurs idées. »

– Pourquoi persistent-ils dans ce mode opératoire ?

« L’État islamique perd du terrain en Irak et en Syrie, et a fondé son image sur l’invincibilité. Sa devise c’est : elle (l’organisation) demeure et s’étend. Or, l’EI n’a jamais été aussi faible : il perd énormément d’influence et de territoire. Alors, comment redorer son image ? En faisant croire que sa capacité de nuisance est grande. En touchant les symboles fondamentaux de la culture occidentale, l’EI compense ses propres pertes. L’État islamique va disparaître d’ici un ou deux ans. Bien plus dangereux, c’est que cette pensée salafiste-jihadiste, qui se mondialise, lui survive. Il faut détruire les conditions qui ont permis à une telle organisation d’émerger. »

– Comment expliquer la recrudescence du religieux chez les jeunes (sondage Opinionway pour « La Croix », ndlr) ?

« À Londres ou au Canada, les différentes communautés ont su trouver leur place. Mais la France a son modèle d’intégration propre, qui tend à gommer les particularismes. En ce qui concerne l’islam, il y a une crise identitaire. Les générations les plus récentes, issues de l’immigration, ont ce problème de l’entre-deux. Ils ne sont plus considérés comme des autochtones par leur pays d’origine, et ne sont pas considérés comme Français au sens anthropologique du terme. La religion vient donner une réponse – même si ce n’est pas la seule – à cette crise identitaire. Comme Dalil Boubakeur l’a suggéré, l’islam doit se réformer – bien que ce ne soit pas la réponse unique au problème. Il faudrait aussi que l’État français mette de côté cette vision dépréciative du fait religieux. Ce dernier existe, et la religion est une réalité culturelle. Il faudrait mieux instruire les gens sur les trois grands monothéismes. »

Laure VERNEAU

28.16.2016

En Jordanie, les chrétiens sous protection, Arte, 03.05.2016

En Jordanie, les chrétiens sous protection

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Économiquement puissants, intégrés dans la société et surreprésentés politiquement, les chrétiens de Jordanie

jouissent d’un statut à part au Moyen-Orient. Leur premier protecteur n’est autre que le roi Abdallah II.

Évoquer la situation des chrétiens d’Orient revient souvent à employer un vocabulaire apocalyptique. Pourtant, aux frontières de la Syrie, de l’Irak et de l’Arabie saoudite, le petit royaume jordanien s’attache à garantir la protection et l’épanouissement de ses chrétiens, majoritairement orthodoxes et catholiques – onze Églises étant reconnues par l’État. « La Jordanie est sans doute le pays où les chrétiens se sentent le mieux », raconte à ARTE Info Hana Jaber, chercheure associée au Collège de France et spécialiste de la Jordanie. « Ils sont bien intégrés et en aucun cas discriminés par le régime. D’ailleurs, s’ils étaient discriminés, ce serait de manière positive. » Et pour cause : alors qu’ils représentent environ 3 % de la population jordanienne, 6 % des sièges de la Chambre des députés leur sont réservés, et au Sénat, le roi Abdallah II a nommé 10 % chrétiens en 2010. À cela s’ajoute la présence continue de ministres de cette religion dans les gouvernements du pays. Au milieu des années 2000, le chrétien Marwan Muasher a même occupé les postes clés de ministre des Affaires étrangères puis de vice-Premier ministre.
Joint par ARTE Info, Antoine Fleyfel, de l’Œuvre d’Orient, explique les raisons d’un tel poids politique : « L’alliance entre les chrétiens de Jordanie et la monarchie remonte à la fondation du royaume, durant la première partie du XXe siècle. Par ailleurs, face à l’ennemi juré du régime, en l’occurrence les Frères musulmans, le roi a tout intérêt à donner aux chrétiens plus de place dans le pouvoir. »

Le royaume des chrétiens heureux ?

La visibilité des chrétiens de Jordanie ne se limite pas au monde politique. « Entre un quart et un tiers de l’économie est dans leurs mains », assure Antoine Fleyfel. « Dans certains secteurs comme la haute restauration, ils sont en situation de monopole », renchérit Hana Jaber. Puissants malgré leur faible nombre, les chrétiens de Jordanie aiment ainsi se qualifier de « minorité qualitative », selon les mots de l’archevêque jordanien Maroun Lahham. Néanmoins, des spécificités inhérentes à leur société les crispent : un chrétien devra se convertir à l’islam pour épouser une musulmane alors qu’un musulman n’aura pas à se convertir s’il souhaite se marier avec une chrétienne ; la conversion de l’islam au christianisme est interdite ; il n’existe pas d’enseignement religieux chrétien dans les écoles publiques… « Les chrétiens sortent de l’école et vont jouer au football pendant les cours de religion », regrette Maroun Lahham.
La Jordanie est-elle malgré tout, comme s’interroge Antoine Fleyfel, « le royaume des chrétiens heureux » ? À en croire Hana Jaber, la réponse est positive : « J’ai vécu pendant des années en Jordanie, dans une maison prise en sandwich entre une école missionnaire et une mosquée. Et tous ces gens vivaient en bonne entente. Je n’ai jamais vu de persécution. » Inquiet par la proximité du groupe État islamique et l’arrivée de nombreux réfugiés, Antoine Fleyfel est plus mesuré : « Nous sommes dans l’inconnu, dans une période où tout est suspendu. L’avenir de ces chrétiens est tributaire du destin de l’État islamique. »

« Une société indivisible »

Face à un avenir incertain mais moins obscur que dans les pays voisins, les chrétiens de Jordanie savent qu’ils peuvent compter sur le soutien d’Abdallah II. En visite au Parlement européen en mars 2015, le roi de Jordanie, dans un discours très applaudi par les eurodéputés, avait réagi aux attaques dont sont victimes les chrétiens au Moyen-Orient, les qualifiant d’« atteinte portée à l’humanité toute entière » et assurant que « les chrétiens arabes font partie intégrante du passé, du présent et du futur » de la région. Abdallah II avait aussi livré sa vision sur sa nation, qu’il qualifie de « société indivisible » : « La Jordanie est un pays musulman, riche d’une communauté chrétienne profondément enracinée. » Des mots qui avaient marqué l’hémicycle et mis en lumière le statut si particulier de ces chrétiens.

Raphaël Badache
03.05.2016

La longue tragédie des chrétiens d’Orient.. Trois scénarios d’avenir et beaucoup d’incertitudes, La Croix, 18.02.2015

La longue tragédie des chrétiens d’Orient.. Trois scénarios d’avenir et beaucoup d’incertitudes

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Aujourd’hui, la situation des chrétiens d’Orient est catastrophique en Syrie ou en Irak, fragile en Terre sainte, relativement préservée en Égypte ou au Liban. Comment la situation politique de ces pays va-t-elle évoluer ? L’émigration va-t-elle se poursuivre? Les experts en sont réduits à des hypothèses

Les conflits perdurent, l’émigration aussi

« Des turbulences extrêmes, comme les chrétiens d’Orient n’en ont jamais connu même sous l’Empire ottoman. » C’est par ces termes que Joseph Maïla, ancien directeur de la prospective au ministère des affaires étrangères français, décrit la situation actuelle. À ses yeux, l’« ébullition » des sociétés orientales dans leur ensemble s’explique par deux raisons majeures: l’effondrement de l’État, consécutif aux « printemps arabes », et la radicalisation islamiste. En raison de la faillite de l’État-nation, les minorités sont en effet « encore plus livrées à elles-mêmes, encore plus marginalisées », voire victimes de persécutions religieuses.

« Dans un contexte d’islamisation, le chrétien étouffe et, même sans persécution, il part… », ajoute Antoine Fleyfel, maître de conférences à l’Université catholique de Lille. Le risque est réel que, « dans deux ou trois générations », les chrétiens exilés « oublient leurs racines orientales », fait valoir Joseph Maïla. À l’inverse, ils pourraient aussi fournir, depuis l’étranger, « un formidable réseau d’aide et de solidarité, voire de lobbying politique ».

Pour l’historien Bernard Heyberger, cette émigration pourrait également faire évoluer la présence chrétienne au Moyen-Orient, la faire passer d’un christianisme d’identité à un christianisme plus « optionnel »: « On entend parler de conversions au christianisme en Iran; on voit aussi des Églises syriaques renaître grâce à l’apport de fidèles locaux en Indonésie ou en Arabie saoudite,par l’accueil de Philippins… Bien sûr, ils ne remplaceront pas ceux qui sont partis mais eux aussi pourront dire qu’ils sont des chrétiens d’Orient… »

Les conflits s’étendent, les chrétiens disparaissent

Le scénario d’un Moyen-Orient à feu et à sang pour encore quelques années n’est pas à exclure. « Le pire du pire serait une quasi-disparition des chrétiens en Irak, réduits à quelques vestiges comme en Iran ou en Turquie », reconnaît Antoine Fleyfel. Le pays, qui accueillait encore 1,2 million de chrétiens avant l’invasion américaine de 2003, n’en compterait déjà plus que 300000, dont la moitié sont réfugiés dans des conditions précaires au Kurdistan irakien…

La menace de Daech, qui pourrait s’élargir au Liban, à la Jordanie, à l’Égypte, paraît la plus dangereuse. « Personne ne veut plus d’interventions occidentales au Moyen-Orient. Mais cette fois encore, l’Occident doit agir parce que l’insécurité est devenue telle que les pays de la région ne maîtrisent plus la situation », prévient Antoine Fleyfel.

La paix s’installe, les chrétiens reviennent

La clé d’une stabilisation de la région se trouve en Syrie, estime Nael Georges, chercheur à l’université de Genève. « Il faudrait que Russie et Occident parviennent à se mettre d’accord, qu’un gouvernement d’unité nationale se constitue, que la communauté internationale accentue sa pression sur le régime de Damas pour mettre fin aux crimes contre l’humanité et permette une transition politique et une réconciliation nationale fondée sur les principes de la justice transitionnelle », considère-t-il. Alors l’élimination de Daech en serait facilitée à ses yeux, « parce que l’armée et la population lutteraient ensemble ».

Plus largement, une évolution politique serait nécessaire dans l’ensemble des pays à majorité musulmane pour permettre aux chrétiens de devenir partie intégrante de la société. « Elle suppose l’affirmation d’une citoyenneté unique, et donc de l’égalité des droits, la création d’un environnement de libertés publiques reconnues et défendues par un État de droit, et enfin la reconnaissance et la préservation du pluralisme sociétal », résume Joseph Maïla. La citoyenneté et l’enracinement national prendraient alors le pas sur l’appartenance religieuse comme ciment de la société.

Anne-Bénédicte HOFFNER

La Croix, 18.02.2015