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Qui sont réellement les chrétiens d’Orient ? Hors série Pèlerin/La Croix, 10.2017.

Qui sont réellement les chrétiens d’Orient ?

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Pour mieux comprendre les éléments de leur identité, Antoine Fleyfel, professeur de théologie, de philosophie et de géopolitique des religions, réfute ou nuance quelques idées reçues.

« Ils sont arabes »
Plutôt vrai

« Chrétiens d’Orient » est une notion extrêmement floue et évolutive. Si l’on part du principe large qu’un chrétien d’Orient est celui qui appartient à un peuple très tôt évangélisé, alors les Éthiopiens, les Arméniens, les Grecs, certains Indiens, Iraniens… sont inclus dans la définition. Si l’on y ajoute les Russes - qui, après tout, vivent en Orient - on arrive à 200 millions de personnes. Néanmoins, de plus en plus, on réserve cette expression pour désigner les onze millions de chrétiens de culture arabe qui vivent au Proche-Orient.

« Ce sont des orthodoxes »

Pas tous

En premier lieu, il faut s’entendre sur le sens du terme « orthodoxe ». En Europe, on pense d’abord à l’Église grecque et l’Église russe qui ont en commun avec l’Église catholique d’avoir reconnu les décisions des sept premiers conciles. Elles ne se sont séparées qu’à partir de 1054, plutôt pour des raisons politiques.

Mais on qualifie aussi d’orthodoxes, d’autres Églises parmi les « Églises orientales ». Ce sont celles qui n’ont accepté que les premiers conciles. Ainsi s’est formée l’église assyrienne qui n’a entériné que les deux premiers conciles (dite jadis Église perse ou Église d’Orient, et qualifiée par ses ennemis de nestorienne). D’autres chrétiens n’ont accepté que les trois premiers conciles et ont formé l’Église copte en Égypte et en Éthiopie, l’Église arménienne et l’Église syriaque (dite par ses détracteurs jacobite) en Syrie. On appelle toutes ces Églises « orthodoxes » pour les distinguer de leurs « jumelles » catholiques orientales, créées à partir du XVIe siècle pour rejoindre la communion catholique en faisant sécession (lire page 72).

Enfin, cas particulier : l’Église maronite, qui se considère comme étant toujours restée du côté de Rome. Même si ses relations avec l’Église latine furent étroites et ont occasionné beaucoup de latinisation, elle a conservé ses rites propres et certains éléments de droit ecclésial qui font d’elle aussi, une église « orientale ». À noter que les catholiques orientaux sont majoritaires au Liban et en Irak (chaldéens).

« Ils sont les garants de la tradition chrétienne »

Oui et… non

Orthodoxes ou catholiques, les chrétiens d’Orient sont en effet les héritiers de la première évangélisation qui s’est produite, à partir des Apôtres, entre les Ier et IVe siècles. Ils véhiculent donc des traditions fort anciennes.

Cependant, depuis le premier concile, à Nicée, en 325, où les Pères ont commencé à définir la foi chrétienne, les chrétiens d’Orient - comme ceux d’Occident - ne sont pas restés figés dans un passé immuable : les événements politiques et les scissions nées des grands débats dogmatiques ont influencé de façons très diverses leur héritage et leurs traditions.

Ainsi, en matière de liturgie et de droit ecclésial, l’influence du patriarcat de Constantinople, à la tête de l’église grecque orthodoxe, a été plus déterminante que d’autres. De même, à partir du XVIIe siècle, dans chaque église orientale, une branche s’est convertie au catholicisme et a donc latinisé sa liturgie. Son droit est devenu essentiellement romain. Impossible, au regard de l’histoire, de dire quelle tradition est plus authentique qu’une autre…

« Ils ne s’entendent pas entre eux »

Ça s’arrange

Les différends dogmatiques qui ont abouti à la création de ces églises ne sont plus aussi forts qu’au Ve siècle. Par exemple, depuis 1976, les assyriens ont renoncé à faire des références au nestorianisme (une personne humaine et une divine cohabitent dans le Christ), une pomme de discorde avec le reste des Églises, surtout la copte. Tout au long du XXe siècle, les événements politiques souvent dramatiques qui se sont succédé, en commençant par le génocide arménien et les massacres de chrétiens turcs entre 1915 et 1923, ont fait prendre conscience aux chrétiens d’Orient de leur communauté de destin. De ce fait, leurs querelles théologiques s’estompent au profit de la nécessité d’affronter l’avenir ensemble.

« Ils parlent la langue du Christ »

Inexact

La langue du Christ, au Ier siècle de notre ère, était l’araméen galiléen qui a totalement disparu au IIIe siècle. En revanche, des langues cousines, le syriaque oriental et le syriaque occidental, se sont maintenues jusqu’à nos jours, surtout comme langues liturgiques, en version écrite. La première est encore utilisée par les assyriens et les chaldéens, ces chrétiens d’Irak. La seconde, par les maronites, au Liban, et par les syriaques, qu’ils soient orthodoxes ou catholiques, en Syrie et ailleurs. Mais seuls quelques centaines de milliers de chrétiens parlent encore l’un des dialectes syriaques, le soureth, et même ceux-là sont aussi arabisants.

« Ils ont plein de patriarches »
Vrai

Il y en a quatorze aujourd’hui ! Dans les quatre premiers siècles, cinq sièges épiscopaux se sont affirmés comme majeurs. Antioche, en Syrie (aujourd’hui, en Turquie) parce qu’elle a vu naître les toutes premières communautés chrétiennes. Les deux capitales impériales : Constantinople (l’ancienne Byzance) et Rome. Alexandrie, capitale de l’Égypte, parce qu’elle était alors la grande cité intellectuelle. Enfin, Jérusalem, ville de la Passion du Christ. Leurs cinq « super évêques » ont été appelés patriarches.

Au troisième concile, en 431, à Éphèse (Turquie), le patriarche de Constantinople, Nestorius, refuse d’adhérer à la position majoritaire qui proclame Marie « Mère de Dieu » en raison de la nature, à la fois humaine et divine de Jésus-Christ. À sa suite, plusieurs églises se séparent. Le même phénomène se reproduit au concile de Calcédoine, en 451, où les Églises copte et syriaque se séparent à leur tour de Constantinople - parce qu’elles croient que la nature divine de Jésus-Christ a absorbé sa nature humaine -, sans entraîner la totalité des fidèles.

Si bien qu’aujourd’hui, outre le patriarche de Constantinople (qui réside toujours à Istanbul), on trouve à Alexandrie, trois patriarches. Le grec orthodoxe (héritier de l’église de Constantinople ayant accepté les sept premiers conciles) cohabite avec le copte et le copte catholique dont l’église est née d’une mission romaine du XIXe siècle. Tandis qu’à Antioche aussi, cohabitent cinq patriarches : le syriaque orthodoxe, le syriaque catholique, le grec orthodoxe, le grec catholique et le patriarche maronite. À Jérusalem, le patriarche des grecs orthodoxes voisine avec le patriarche de l’Église arménienne et celui de l’église latine de Jérusalem créée en 1099 par les croisés. Enfin, il faut mentionner deux autres patriarches (catholicos) arméniens orthodoxes, celui de Cilicie qui réside au Liban et celui de Constantinople.

« Ils sont en voie de disparition »

C’est un cliché !

Il est très exagéré de parler de disparition globale.

En Irak, certes, la situation d’insécurité risque d’empêcher longtemps encore un retour massif des chrétiens qui, sur une communauté de 1,2 million avant la guerre, ne sont plus que 300 000 en 2017. En Syrie, il est vrai que la moitié des chrétiens sont partis. Mais une bonne partie est réfugiée dans les pays voisins avec l’idée de rentrer dès que la guerre civile prendra fin.

Mais, ni en Égypte, où ils sont 7 millions (8 % de la population), ni au Liban, où avec 1,5 million, ils représentent 40 % de la population, les chrétiens ne sont menacés de disparaître. Pas davantage qu’en Palestine, en Israël ou en Jordanie.

Si l’on regarde à plus long terme, il faut se rappeler que le boom démographique du monde arabe, depuis les années 1950 au moins, a fait grossir « naturellement » leurs rangs : il y a bien plus de chrétiens d’Orient aujourd’hui, en valeur absolue, que dans les années 1920.

 

Propos recueillis par Sophie Laurant

Pèlerin / La Croix

10.2017

Emilie Formoso, Aux sources des chrétiens d’Orient, La Vie, 26.09.2017

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L’existence des chrétiens d’Orient s’est rappelée à beaucoup d’entre nous par les exactions de Daech contre les assyro-chaldéens, le calvaire des syriaques pris dans le conflit syrien et les attentats visant des églises coptes. Pourtant, que savons-nous vraiment de ces communautés, pour ne citer qu’elles ? Notre connaissance du christianisme oriental est – avouons-le – souvent insuffisante pour aborder toute la complexité des événements récents. La nouvelle exposition de l’Institut du monde arabe, Chrétiens d’Orient, ouvre à ce titre une parenthèse de réflexion salutaire. En offrant le recul de 2 000 ans d’histoire, son parcours chronologique cerne les subtilités d’une identité chrétienne en formation et souligne le rôle actif que ces communautés ont toujours joué dans les territoires où elles ont vécu. « Loin d’être les résidus caducs d’un passé révolu », souligne Elodie Bouffard, co-commissaire de l’exposition, « les chrétiens d’Orient sont les héritiers vivants d’une riche culture, dans le monde actuel qu’ils ont contribué à construire. »

Une riche culture qui naît avec le christianisme, dans les pas des apôtres. Exposées pour la première fois en Europe, les fresques de Doura-Europos, provenant du plus ancien lieu de culte chrétien connu (242), évoquent les voies de diffusion lointaines du nouveau culte. Quelques pas plus loin, le face à face avec le portrait d’un moine copte des VIe-VIIe siècles rappelle que le monachisme (la vie des moines en communautés) est né dans les sables d’Egypte. « Il s’agit d’une œuvre rare, car ces portraits représentaient surtout des saints », explique Élodie Bouffard. « Elle redonne un visage à ces hommes qui ont fait ce choix de vie, si particulier, de se replier vers le désert pour vivre leur foi. »

C’est dans ce creuset antique que les Eglises d’Orient forgent le visage de leur diversité actuelle. La tolérance accordée au christianisme en 313 par l’édit de Milan permet la constitution progressive d’une orthodoxie… vite contestée. L’effervescence théologique nourrit les querelles, concile après concile. En 431, celui d’Ephèse voit s’éloigner les nestoriens, fondateurs de l’Eglise assyrienne, qui refusent de reconnaître en Marie la mère de Dieu. Après celui de Chalcédoine, en 451, c’est au tour des « monophysites » coptes, syriaques et arméniens de prendre leur distance avec Constantinople, en rejetant la double nature humaine et divine du Christ.

Il faut cependant se méfier des dates, qui donnent à tort l’impression de ruptures rapides et violentes. Le temps long des sociétés n’est pas celui de la politique. La présentation exceptionnelle de l’Evangéliaire de Rabbula, l’un des plus anciens manuscrits chrétiens conservés, le rappelle. « Il s’agit d’un manuscrit syriaque du VIe siècle, rédigé par le moine syriaque Rabbula, et qui a été préservé et utilisé longtemps par les maronites, ces chrétiens syriaques restés fidèles au concile de Chalcédoine. Voici donc une œuvre au contenu dogmatique, qui dépasse les clivages théologiques par son histoire », explique Antoine Fleyfel, professeur de théologie et philosophie à l’Université catholique de Lille, et responsable des relations académiques à l’Œuvre d’Orient. Si les scissions furent réelles, « de nombreux échanges se maintinrent dans les faits entre les communautés, et des tentatives de conciliation œcuméniques ont toujours existé ».

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Chrétiens d’Orient : les défendre est un humanisme, Le Point, 14.04.2017

Chrétiens d’Orient : les défendre est un humanisme

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Entre ceux qui ne les défendent pas et les adeptes de la récupération, les chrétiens d’Orient, eux, veulent juste vivre en paix, dans leurs pays.

Après l’émotion, le sang et les larmes, que reste-t-il ? La question des chrétiens en Orient, comme il conviendrait de le dire à la manière de feu Boutros Boutros-Ghali, n’est pas seulement confessionnelle. Loin de la politique, de la violence et de la discrimination, il s’agit de très anciennes traditions religieuses qui se fondent dans le tronc commun de nos origines, de nos civilisations. Pas plus, mais pas moins.
Une vision exotique et vendeuse

La compassion ne vaut pas ignorance. La défense de leur cause est donc un humanisme, un travail constant de réflexion à une échelle plus globale. Nous ne défendons pas les chrétiens parce que nous sommes chrétiens, mais parce que nous sommes humanistes, héritiers des Lumières. Les communautés religieuses ont besoin de vivre ensemble pour dépasser leurs essentialismes réciproques. Ne tombons pas dans ce piège. Un effort de sortie de ce modèle mortifère est plus que jamais nécessaire. « Il serait catastrophique pour les chrétiens de vouloir les découpler de leur environnement, donc des musulmans au milieu desquels ils vivent », explique Frédéric Pichon, l’auteur d’une thèse sur le village de Maaloula en Syrie. « Le traitement de la question par certains médias bien intentionnés ne fait qu’ajouter, continue-t-il, de la confusion à leur propre positionnement identitaire au sein d’un Moyen-Orient en pleine fièvre aiguë d’islamisme. Ainsi, les présenter comme « descendants directs des premiers chrétiens, qui parlent la langue du Christ » est certes très exotique et très vendeur, mais c’est passer sur le fait que dans leur immense majorité, ils sont arabophones, utilisent la langue arabe dans leur liturgie, et qu’ils n’ont eu de cesse d’illustrer la culture arabe. »

Depuis plusieurs années, un phénomène migratoire massif des chrétiens touche tous les pays, à commencer par l’Irak – de manière systématique depuis mars 2003 –, la Syrie, l’Égypte aussi, depuis la répression par l’armée de leurs manifestations en octobre 2011. « On pousse les communautés chrétiennes d’Orient à partir, et c’est là que se situe le véritable danger. Un Orient sans chrétienté, c’est un Orient sans âme. Par ailleurs, il faut tenir compte du passé pour se projeter dans l’avenir. Après Daech, le danger sera encore présent », explique depuis Bruxelles Naher Arslan, représentant de la Confédération assyrienne d’Europe auprès des institutions européennes. Dans certaines régions, la question de la confiance avec les musulmans a été rompue : « L’exemple de Mossoul est assez parlant, continue-t-il, certains voisins musulmans de maisons chrétiennes n’ayant pas hésité à dénoncer des voisins de longue date lors de la prise de la ville. En Turquie, l’image du chrétien traître à la nation est toujours véhiculée dans certains milieux, y compris dans la diaspora turque d’Europe, peut-être même plus qu’ailleurs. »
Gare à la récupération

Au fond, beaucoup idéalisent un passé de paix et de prospérité entre les communautés. Mais l’histoire montre que les choses sont plus complexes. « Depuis probablement les Croisades, continue-t-il, l’image du chrétien est associée à l’Occidental venu casser du musulman ». Les chrétiens d’Orient souffrent de cette association. La diaspora forme maintenant un nouveau continent du christianisme oriental, un continent éparpillé mais bien vivant qui agit contre la dilution culturelle et pour pérenniser l’usage de leurs langues.

Directeur général de l’Œuvre d’Orient, Mgr Pascal Gollnisch ne cesse de mettre en garde contre la récupération de leur cause « à des fins de politique intérieure française » et insiste au contraire sur les besoins immenses en termes d’éducation, toujours en collaboration avec les autorités locales : « Nous soutenons des projets qui bénéficient à des chrétiens, sunnites, chiites, yézidis comme les étudiants réfugiés à Kirkuk. Ils apprennent ainsi à se connaître, c’était la première fois pour la plupart qu’ils rencontraient des jeunes issus d’une autre religion. » Pour Antoine Fleyfel, professeur de philosophie et de théologie à l’université catholique de Lille : « Les chrétiens en général entretiennent de bonnes relations avec les musulmans. Les images de la mosquée accueillant les blessés des attentats récents en Égypte en sont un exemple parmi tant d’autres. Au Liban, en Palestine, en Israël, en Jordanie, en Syrie et même en Irak, des chrétiens et des musulmans agissent ensemble sur plusieurs plans : académiques, sociaux, civiques et humanitaires. La relation quotidienne peut être plus que normale. »

Les chrétiens veulent vivre en paix, dans leurs pays, avec leurs partenaires des autres religions, dans le cadre de régimes laïcs contextuels : « Ceux-ci sont les seuls garants d’une véritable citoyenneté, des droits de l’homme, de la liberté de conscience ou de l’égalité de tous. Ils veulent bâtir avec leurs concitoyens leurs patries et en faire des phares pour reprendre le chemin de l’évolution du monde arabe, en finir avec les fanatismes religieux, musulmans, juifs et chrétiens, en finir avec toute forme de théocratie et de théologie politique – dans le sens classique du terme –, de confessionnalisme, de communautarisme, de suivisme et d’instrumentalisation. » Au fond, il apparaît que parler des chrétiens d’Orient comme s’il s’agissait d’un seul groupe partageant une réalité unique de vie n’a plus beaucoup de sens.

Sébastien de Courtois
14.04.2017

L’Église copte est une Église martyre, Famille chrétienne, 12.04.2017

L’Église copte est une Église martyre

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Deux attentats contre les Coptes ont fait au moins quarante-quatre morts dimanche 9 avril. Le pape François maintient malgré tout sa visite à la fin du mois

« Ce dimanche des Rameaux devait être une fête. Il est devenu une participation aux douleurs de Jésus », confie Mgr Antonios Aziz Mina, évêque copte catholique de Guiza, dans la banlieue sud du Caire, au lendemain du double attentat perpétré à l’encontre des chrétiens d’Égypte. C’est dans la matinée du dimanche 9 avril qu’une première attaque terroriste frappe l’église copte orthodoxe Mar Girgis (Saint-Georges) de Tanta, ville située à une centaine de kilomètres au nord du Caire. L’explosion d’une bombe, en pleine messe des Rameaux, provoque la mort d’au moins 27 fidèles et fait près de 80 blessés. Quelques heures plus tard, un kamikaze muni d’une ceinture explosive tente de pénétrer dans l’église Mar Marcos (Saint-Marc) d’Alexandrie. N’y parvenant pas, il déclenche sa ceinture au niveau d’un portique de détecteur à métaux. L’explosion fait au moins 17 morts, dont quatre policiers, et 48 blessés. Le pape copte orthodoxe Tawadros II, présent à l’intérieur de l’église, n’est pas blessé.

Les deux attentats seront revendiqués dans la journée par l’organisation État islamique. « Notre Église a toujours été appelée à être une Église martyre », reprend l’évêque de Guiza qui, dans ce temps pascal, promet qu’« une douleur est toujours récompensée par la joie de la Résurrection ». Lui considère que le pouvoir égyptien n’a pas failli à protéger les chrétiens. « Que peut-il faire de plus ? On ne peut pas mettre un policier derrière chaque citoyen ! Dans mon diocèse, toutes les églises sont protégées par deux ou trois policiers. Mais comment voulez-vous qu’ils déterminent instantanément si tel ou tel homme est piégé ? », s’interroge le prélat.

Même constat pour Antoine Fleyfel, spécialiste des chrétiens d’Orient et professeur de philosophie et de théologie à l’Université catholique de Lille. « Vu le nombre d’églises qu’il y a en Égypte, il faudrait une armée entière pour que toutes soient bien protégées », explique-t-il, ajoutant que les « relations entre les Coptes et le pouvoir sont bonnes ». C’est peut-être d’ailleurs-là une des raisons qui poussent les islamistes à s’en prendre précisément aux chrétiens. « Ces attaques terroristes montrent que les islamistes veulent toucher le pouvoir en s’attaquant au maillon faible que représentent les Coptes. Car ils ne portent pas d’armes et sont les protégés du pouvoir depuis l’arrivée du président Sissi », analyse encore Antoine Fleyfel, également responsable des relations académiques à l’Œuvre d’Orient. Après les attentats du dimanche des Rameaux, le président Sissi a déclaré l’état d’urgence pour trois mois.

Ces attaques ciblées contre la minorité copte (10 % de la population) se sont multipliées depuis un an. En décembre, 25 personnes étaient tuées lors d’un attentat dans une église du Caire. En février, les Coptes du Sinaï étaient l’objet d’attaques ultra-violentes, les conduisant à fuir précipitamment la région. Mais pour l’heure, un scénario à l’irakienne, avec un départ en masse des chrétiens d’Égypte, n’est pas envisageable. « Notamment parce que cette Église porte en elle la tradition du martyre », souligne Antoine Fleyfel. « Son calendrier par exemple, qui commence en 284, s’appelle le calendrier des martyrs. Que ce soit sous les Byzantins, les musulmans ou bien à l’époque moderne, ils ont toujours vécu sous les exactions. »

Les 28 et 29 avril prochains, le pape François se rendra bien en Égypte, comme il était prévu. « Il est reconnu pour être un homme de paix et nous voulons qu’il la prêche ici », demande Mgr Antonios Aziz Mina, qui se réjouit de cette venue, sans sembler préoccupé par le défi qui s’annonce en matière de sécurité.

Hugues Lefèvre
12.04.2017

La situation précaire des chrétiens d’Orient, La Croix, 11.04.2017

La situation précaire des chrétiens d’Orient

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Les attentats du dimanche 9 avril contre deux églises en Égypte, à Alexandrie et à Tanta, revendiqués par la branche égyptienne de Daech sont parmi les plus sanglants commis ces dernières années contre les Coptes qui représentent 10 % des 92 millions d’Égyptiens. Avec la montée de l’islam politique, la situation des chrétiens d’Orient, en Égypte, en Irak et en Syrie est de plus en plus précaire, à l’exception du Liban.

Les coptes d’Égypte, première communauté chrétienne du Moyen-Orient

Les statistiques font état de 10 % de coptes parmi les 92 millions d’Égyptiens. Mais d’après l’historien Tewfik Aclimandos, enseignant à l’université du Caire, cette estimation de la plus importante et plus ancienne communauté chrétienne du Moyen-Orient est certainement surévaluée. « Même à l’époque de la tutelle britannique, la minorité copte n’atteignait pas cette proportion. Une fourchette de 5,5 % à 7 % de coptes semble plus réaliste, soit 5 à 6,5 millions de personnes, évalue l’historien. Cela fait tout de même beaucoup de monde ! »

Si les coptes ont participé au soulèvement de 2011 contre Hosni Moubarak, quelque 100 000 d’entre eux se sont exilés, notamment à la suite de la répression par l’armée de leur manifestation qui fit plusieurs dizaines de morts en octobre 2011. Les coptes réclamaient alors plus de droits – l’accès aux hautes fonctions dans l’administration ou l’armée –, dans une société qui leur refuse une égalité de traitement.

« Le phénomène migratoire s’est poursuivi sous la présidence Morsi – la confrérie des Frères musulmans étant antichrétienne – et se poursuit encore, mais la religion et les attaques ne sont pas le seul facteur, la dégradation des conditions économiques y contribue et pousse aussi au départ nombre de musulmans, poursuit Tewfik Aclimandos. La menace Daech qui ne se cantonne plus au Sinaï mais gagne la vallée densément peuplée risque d’aggraver le phénomène. »

En Irak, plus guère d’espoir

2016 fut une amère revanche pour les chrétiens d’Irak. Fin octobre, les forces irakiennes ont commencé à reconquérir Mossoul et ont arraché les villes chrétiennes de Karakoch et Bartella à Daech. Mais les cris de victoire ont été de courte durée au vu des destructions et des pillages. Très peu de familles ont pu retourner y vivre, après en avoir été chassées en 2014. Cet été-là, face à l’avancée de Daech, quelque 125 000 chrétiens de la plaine de Ninive avaient dû fuir pour se réfugier dans la région autonome du Kurdistan, au nord-est de l’Irak.

Aujourd’hui, on estime le nombre de chrétiens en Irak à moins de 300 000, soit à peine 1 % de la population (ils étaient plus d’un million avant 2003) : une moitié à Bagdad, l’autre à Kirkouk et dans le Kurdistan irakien, principalement à Ainkawa, le quartier chrétien de la capitale Erbil, mais aussi à Soulemanieh et à Dohouk, les deux autres cités du Kurdistan d’Irak. Parmi ces 300 000 chrétiens, la grande majorité relève de l’Église chaldéenne (catholique), l’une des onze Églises orientales de différents rites (chaldéen, byzantin, arménien, latin…) présentes en Irak.

Ceux installés au Kurdistan avant 2014 ont profité d’un certain boom économique, avec la découverte de pétrole, l’ouverture d’hôtels, de centres commerciaux et de bars (avec alcool). Ceux arrivés depuis 2014 ont vu leur situation humanitaire s’améliorer, grâce à l’aide d’ONG et des Églises : les réfugiés ont pu être relogés dans des bâtiments en dur ou des cabanons ; une dizaine d’écoles arabophones ont été construites (les chrétiens de la plaine de Ninive ne parlent pas kurde), ainsi que plusieurs églises. Il y a même le projet d’ouvrir à Erbil une université catholique anglophone.

Mais au Kurdistan, pourtant réputé stable, le danger reste présent, du fait des infiltrations de djihadistes : le 29 septembre 2013, six kamikazes s’étaient fait exploser à Erbil, devant le bâtiment des forces de sécurité du parti démocratique du Kurdistan (PDK) de Massoud Barzani. De plus, nombreux sont les réfugiés qui ne pardonnent pas aux Kurdes de s’être repliés en août 2014, sans combattre Daech.

Aussi, les chrétiens d’Irak et du Kurdistan sont de plus en plus nombreux à quitter cette région. Entre 2014 et 2015, Mgr Bachar Matti Warda, archevêque chaldéen catholique d’Erbil, a constaté le départ de plus de 3 000 familles parmi les 13 500 réfugiées dans son diocèse. Les chrétiens, qui ont payé le prix fort de la guerre en Irak, n’ont plus guère d’espoir : ni pour eux-mêmes (aucun espoir de pouvoir retourner avant longtemps dans leurs villes et villages d’origine), ni pour leurs enfants (difficulté à trouver du travail dans leur pays). Ainkawa se trouve alors être la dernière étape avant le saut vers l’Europe, le Canada ou l’Australie.

Au Liban, un vrai pouvoir politique

Pour Antoine Fleyfel, professeur de philosophie et de théologie à l’université catholique de Lille, la situation des chrétiens au Liban est très différente de celle des chrétiens d’Irak ou même d’Égypte. « Le Liban, rappelle-t-il, a été créé par les chrétiens maronites et pour les chrétiens du Liban qui voulaient un État national », afin de s’affranchir du mandat français.

Le Liban d’aujourd’hui est un pays où les chrétiens ont un pouvoir politique auquel s’ajoute un poids démographique – ils représentent 39 à 40 % de la population totale alors qu’ils n’étaient que 35 % en 1975. Ils sont actuellement environ 1,5 million de chrétiens dont un million de catholiques, principalement maronites, grecs-melkites, syriaques, arméniens.

Comment expliquer que leur situation soit différente de celle d’autres chrétiens de la région ? « À la différence des coptes d’Égypte et des chrétiens d’Irak, ceux du Liban remplissent les trois paramètres géopolitiques : le pouvoir politique et économique, démographique et l’influence culturelle, poursuit Antoine Fleyfel. Certes, ils sont inquiets quand ils voient le sort réservé aux autres chrétiens du Proche-Orient, certains même redoutent de faire eux aussi les frais de l’islam politique, mais les conjonctures ne sont pas les mêmes. « Les chrétiens du Liban doivent relever le défi de leur présent et de leur avenir, mais, conclut Antoine Fleyfel, les conditions de leur existence au Liban sont réunies pour qu’elles durent. »

En Syrie, un avenir incertain

La Syrie comptait environ un million de chrétiens au début du conflit, soit 4,6 % de la population, selon les estimations du démographe Youssef Courbage. Ils ne seraient plus que la moitié, estiment certains spécialistes. Ayant plus de liens familiaux à l’étranger que leurs concitoyens musulmans, ils sont pour beaucoup partis vers le Liban, l’Europe ou le Canada. Avant même d’être frappée par les exactions des islamistes, cette minorité était affectée depuis des décennies par une forte émigration et un faible taux de natalité.

Contrairement aux Kurdes ou aux Alaouites, les chrétiens – les grecs-orthodoxes et grecs-catholiques sont les plus nombreux –, sont présents dans la plupart des villes syriennes. Il existe néanmoins, non loin de Homs, une « vallée des chrétiens » (Wadi al-Nasara) où ils sont nombreux à s’être réfugiés, fuyant les zones contrôlées par Daech.

« Comme tous les Syriens, les chrétiens subissent la guerre et l’instabilité, explique Zakaria Taha, maître de conférences à l’université de Grenoble. Mais ils sont plus inquiets que les autres pour leur avenir. » Couramment considérés comme des « traîtres » pro-régime, certains redoutent le pire en cas de chute de Bachar Al Assad. La tendance chez les chrétiens est au repli sur la famille et, souvent, au départ.

Mélinée le Priol, Claire Lesegretain, Agnès Rotivel et Marie Verdier
11.04.2017

Terrorisme : « La religion vient apporter une réponse à la crise identitaire » , La voix du Nord, 28.07.2016

Terrorisme : « La religion vient apporter une réponse à la crise identitaire »

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Antoine Fleyfel est professeur de théologie et de philosophie à l’Université Catholique de Lille. Il nous explique la stratégie de l’État Islamique.

 – Quelle symbolique religieuse peut-on voir derrière le meurtre de Saint-Étienne-du-Rouvray ?

« Il faut replacer cet acte dans une perspective plus globale. Rappelons que l’État islamique voit l’Occident comme croisé et chrétien, avec une visée hégémonique vis-à-vis de l’Orient. L’EI a une pensée apocalyptique, c’est-à-dire qu’il croit en la fin du monde, avec une grande guerre qui ferait triompher l’islam. Selon les textes que les terroristes réinterprètent, ils sont en guerre avec Rome, qui représente la chrétienté. Il faut donc vaincre l’Église. L’état de guerre est ce que recherche l’EI, qui est né dans le chaos de l’Irak, en 2003. En attaquant une église, mais aussi des cafés, des concerts, c’est l’âme française qu’ils attaquent, pour un contexte propice au développement de leurs idées. »

– Pourquoi persistent-ils dans ce mode opératoire ?

« L’État islamique perd du terrain en Irak et en Syrie, et a fondé son image sur l’invincibilité. Sa devise c’est : elle (l’organisation) demeure et s’étend. Or, l’EI n’a jamais été aussi faible : il perd énormément d’influence et de territoire. Alors, comment redorer son image ? En faisant croire que sa capacité de nuisance est grande. En touchant les symboles fondamentaux de la culture occidentale, l’EI compense ses propres pertes. L’État islamique va disparaître d’ici un ou deux ans. Bien plus dangereux, c’est que cette pensée salafiste-jihadiste, qui se mondialise, lui survive. Il faut détruire les conditions qui ont permis à une telle organisation d’émerger. »

– Comment expliquer la recrudescence du religieux chez les jeunes (sondage Opinionway pour « La Croix », ndlr) ?

« À Londres ou au Canada, les différentes communautés ont su trouver leur place. Mais la France a son modèle d’intégration propre, qui tend à gommer les particularismes. En ce qui concerne l’islam, il y a une crise identitaire. Les générations les plus récentes, issues de l’immigration, ont ce problème de l’entre-deux. Ils ne sont plus considérés comme des autochtones par leur pays d’origine, et ne sont pas considérés comme Français au sens anthropologique du terme. La religion vient donner une réponse – même si ce n’est pas la seule – à cette crise identitaire. Comme Dalil Boubakeur l’a suggéré, l’islam doit se réformer – bien que ce ne soit pas la réponse unique au problème. Il faudrait aussi que l’État français mette de côté cette vision dépréciative du fait religieux. Ce dernier existe, et la religion est une réalité culturelle. Il faudrait mieux instruire les gens sur les trois grands monothéismes. »

Laure VERNEAU

28.16.2016

En Jordanie, les chrétiens sous protection, Arte, 03.05.2016

En Jordanie, les chrétiens sous protection

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Économiquement puissants, intégrés dans la société et surreprésentés politiquement, les chrétiens de Jordanie

jouissent d’un statut à part au Moyen-Orient. Leur premier protecteur n’est autre que le roi Abdallah II.

Évoquer la situation des chrétiens d’Orient revient souvent à employer un vocabulaire apocalyptique. Pourtant, aux frontières de la Syrie, de l’Irak et de l’Arabie saoudite, le petit royaume jordanien s’attache à garantir la protection et l’épanouissement de ses chrétiens, majoritairement orthodoxes et catholiques – onze Églises étant reconnues par l’État. « La Jordanie est sans doute le pays où les chrétiens se sentent le mieux », raconte à ARTE Info Hana Jaber, chercheure associée au Collège de France et spécialiste de la Jordanie. « Ils sont bien intégrés et en aucun cas discriminés par le régime. D’ailleurs, s’ils étaient discriminés, ce serait de manière positive. » Et pour cause : alors qu’ils représentent environ 3 % de la population jordanienne, 6 % des sièges de la Chambre des députés leur sont réservés, et au Sénat, le roi Abdallah II a nommé 10 % chrétiens en 2010. À cela s’ajoute la présence continue de ministres de cette religion dans les gouvernements du pays. Au milieu des années 2000, le chrétien Marwan Muasher a même occupé les postes clés de ministre des Affaires étrangères puis de vice-Premier ministre.
Joint par ARTE Info, Antoine Fleyfel, de l’Œuvre d’Orient, explique les raisons d’un tel poids politique : « L’alliance entre les chrétiens de Jordanie et la monarchie remonte à la fondation du royaume, durant la première partie du XXe siècle. Par ailleurs, face à l’ennemi juré du régime, en l’occurrence les Frères musulmans, le roi a tout intérêt à donner aux chrétiens plus de place dans le pouvoir. »

Le royaume des chrétiens heureux ?

La visibilité des chrétiens de Jordanie ne se limite pas au monde politique. « Entre un quart et un tiers de l’économie est dans leurs mains », assure Antoine Fleyfel. « Dans certains secteurs comme la haute restauration, ils sont en situation de monopole », renchérit Hana Jaber. Puissants malgré leur faible nombre, les chrétiens de Jordanie aiment ainsi se qualifier de « minorité qualitative », selon les mots de l’archevêque jordanien Maroun Lahham. Néanmoins, des spécificités inhérentes à leur société les crispent : un chrétien devra se convertir à l’islam pour épouser une musulmane alors qu’un musulman n’aura pas à se convertir s’il souhaite se marier avec une chrétienne ; la conversion de l’islam au christianisme est interdite ; il n’existe pas d’enseignement religieux chrétien dans les écoles publiques… « Les chrétiens sortent de l’école et vont jouer au football pendant les cours de religion », regrette Maroun Lahham.
La Jordanie est-elle malgré tout, comme s’interroge Antoine Fleyfel, « le royaume des chrétiens heureux » ? À en croire Hana Jaber, la réponse est positive : « J’ai vécu pendant des années en Jordanie, dans une maison prise en sandwich entre une école missionnaire et une mosquée. Et tous ces gens vivaient en bonne entente. Je n’ai jamais vu de persécution. » Inquiet par la proximité du groupe État islamique et l’arrivée de nombreux réfugiés, Antoine Fleyfel est plus mesuré : « Nous sommes dans l’inconnu, dans une période où tout est suspendu. L’avenir de ces chrétiens est tributaire du destin de l’État islamique. »

« Une société indivisible »

Face à un avenir incertain mais moins obscur que dans les pays voisins, les chrétiens de Jordanie savent qu’ils peuvent compter sur le soutien d’Abdallah II. En visite au Parlement européen en mars 2015, le roi de Jordanie, dans un discours très applaudi par les eurodéputés, avait réagi aux attaques dont sont victimes les chrétiens au Moyen-Orient, les qualifiant d’« atteinte portée à l’humanité toute entière » et assurant que « les chrétiens arabes font partie intégrante du passé, du présent et du futur » de la région. Abdallah II avait aussi livré sa vision sur sa nation, qu’il qualifie de « société indivisible » : « La Jordanie est un pays musulman, riche d’une communauté chrétienne profondément enracinée. » Des mots qui avaient marqué l’hémicycle et mis en lumière le statut si particulier de ces chrétiens.

Raphaël Badache
03.05.2016

La longue tragédie des chrétiens d’Orient.. Trois scénarios d’avenir et beaucoup d’incertitudes, La Croix, 18.02.2015

La longue tragédie des chrétiens d’Orient.. Trois scénarios d’avenir et beaucoup d’incertitudes

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Aujourd’hui, la situation des chrétiens d’Orient est catastrophique en Syrie ou en Irak, fragile en Terre sainte, relativement préservée en Égypte ou au Liban. Comment la situation politique de ces pays va-t-elle évoluer ? L’émigration va-t-elle se poursuivre? Les experts en sont réduits à des hypothèses

Les conflits perdurent, l’émigration aussi

« Des turbulences extrêmes, comme les chrétiens d’Orient n’en ont jamais connu même sous l’Empire ottoman. » C’est par ces termes que Joseph Maïla, ancien directeur de la prospective au ministère des affaires étrangères français, décrit la situation actuelle. À ses yeux, l’« ébullition » des sociétés orientales dans leur ensemble s’explique par deux raisons majeures: l’effondrement de l’État, consécutif aux « printemps arabes », et la radicalisation islamiste. En raison de la faillite de l’État-nation, les minorités sont en effet « encore plus livrées à elles-mêmes, encore plus marginalisées », voire victimes de persécutions religieuses.

« Dans un contexte d’islamisation, le chrétien étouffe et, même sans persécution, il part… », ajoute Antoine Fleyfel, maître de conférences à l’Université catholique de Lille. Le risque est réel que, « dans deux ou trois générations », les chrétiens exilés « oublient leurs racines orientales », fait valoir Joseph Maïla. À l’inverse, ils pourraient aussi fournir, depuis l’étranger, « un formidable réseau d’aide et de solidarité, voire de lobbying politique ».

Pour l’historien Bernard Heyberger, cette émigration pourrait également faire évoluer la présence chrétienne au Moyen-Orient, la faire passer d’un christianisme d’identité à un christianisme plus « optionnel »: « On entend parler de conversions au christianisme en Iran; on voit aussi des Églises syriaques renaître grâce à l’apport de fidèles locaux en Indonésie ou en Arabie saoudite,par l’accueil de Philippins… Bien sûr, ils ne remplaceront pas ceux qui sont partis mais eux aussi pourront dire qu’ils sont des chrétiens d’Orient… »

Les conflits s’étendent, les chrétiens disparaissent

Le scénario d’un Moyen-Orient à feu et à sang pour encore quelques années n’est pas à exclure. « Le pire du pire serait une quasi-disparition des chrétiens en Irak, réduits à quelques vestiges comme en Iran ou en Turquie », reconnaît Antoine Fleyfel. Le pays, qui accueillait encore 1,2 million de chrétiens avant l’invasion américaine de 2003, n’en compterait déjà plus que 300000, dont la moitié sont réfugiés dans des conditions précaires au Kurdistan irakien…

La menace de Daech, qui pourrait s’élargir au Liban, à la Jordanie, à l’Égypte, paraît la plus dangereuse. « Personne ne veut plus d’interventions occidentales au Moyen-Orient. Mais cette fois encore, l’Occident doit agir parce que l’insécurité est devenue telle que les pays de la région ne maîtrisent plus la situation », prévient Antoine Fleyfel.

La paix s’installe, les chrétiens reviennent

La clé d’une stabilisation de la région se trouve en Syrie, estime Nael Georges, chercheur à l’université de Genève. « Il faudrait que Russie et Occident parviennent à se mettre d’accord, qu’un gouvernement d’unité nationale se constitue, que la communauté internationale accentue sa pression sur le régime de Damas pour mettre fin aux crimes contre l’humanité et permette une transition politique et une réconciliation nationale fondée sur les principes de la justice transitionnelle », considère-t-il. Alors l’élimination de Daech en serait facilitée à ses yeux, « parce que l’armée et la population lutteraient ensemble ».

Plus largement, une évolution politique serait nécessaire dans l’ensemble des pays à majorité musulmane pour permettre aux chrétiens de devenir partie intégrante de la société. « Elle suppose l’affirmation d’une citoyenneté unique, et donc de l’égalité des droits, la création d’un environnement de libertés publiques reconnues et défendues par un État de droit, et enfin la reconnaissance et la préservation du pluralisme sociétal », résume Joseph Maïla. La citoyenneté et l’enracinement national prendraient alors le pas sur l’appartenance religieuse comme ciment de la société.

Anne-Bénédicte HOFFNER

La Croix, 18.02.2015

Liban : l’occupation d’Ersal par les djihadistes, Œuvre d’Orient, 21.09.2014

Important village situé au nord est du Liban, de 40 000 habitants (et ± de 100 000 réfugiés syriens), Ersal subit actuellement les débordements liés à la crise syrienne.

Ersal

Principalement sunnite, cette région est baignée dans un environnement chiite. Le 2 août 2014, les combattants islamistes venus de Syrie (dont la frontière est distante de quelques kilomètres seulement), appartenant au Front al-Nosra, la branche syrienne d’al-Qaïda, font une incursion dans le village. De violents combats opposent depuis cette date le Front al-Nosra à l’armée libanaise qui a repris les positions précédemment conquises par les islamistes dans le village. Ceux-ci restent positionnés dans les vastes hauteurs qui se situent sur la frontière libano-syrienne.

De retour d’un séjour d’un mois au Liban, Antoine Fleyfel (professeur à l’université catholique de Lille) témoigne.
« Il y a eu un événement au mois d’août qui a inquiété et qui inquiète toujours les Libanais, c’est l’occupation du grand village de Ersal par les djihadistes (principalement « État islamique et Al Nosra »). Ces djihadistes avaient pris la fuite suite à la libération de toute la région syrienne de Qalamoun par l’armée du régime.
Cette occupation s’est déroulée suite à de très violents affrontements avec l’armée libanaise qui, à la différence de l’armée irakienne à Mossoul et de l’armée syrienne à Raqqa, a tenu tête aux djihadistes.
Au bout de quelques jours de combats, et suite à des négociations très compliquées, les djihadistes se sont retirés du village vers les hauteurs montagneuses, région difficile d’accès, situées entre le Liban et la Syrie. Les djihadistes ont kidnappés plusieurs dizaines de militaires libanais dont trois ont déjà été décapités par l’EI.
Des négociations sont en cours et des accrochages militaires prennent place de temps en temps entre l’armée et les terroristes. La situation est très dangereuse et le statu quo fragile. Tout peut basculer d’un moment à l’autre.
Cette situation crée depuis le mois d’août des tensions et des inquiétudes au sein de la population libanaise. Non seulement en raison de la barbarie des djihadistes et de leur action explicite pour la première fois sur le territoire libanais, mais aussi à cause de l’inefficacité du pouvoir politique à gérer convenablement ce dossier. Cela résulte d’une paralysie politique que subit l’armée libanaise qui se trouve empêchée de mener des actions militaires adéquates pour éradiquer ce phénomène.
Si les chrétiens habitant dans leurs grandes villes ou dans des régions peu ou prou éloignées s’inquiètent moins, ceux qui habitent les villages frontaliers avec la Syrie s’alarment. Certains parmi eux prennent des armes pour se défendre et collaborent pour cela, avec l’armée libanaise et dans certains cas, avec le Hezbollah, pour protéger leurs régions. »

Propos receuillis par Armelle Milcent

Œuvre d’Orient

21.09.2014

La crucifixion existe aujourd’hui en Syrie, La Croix, 17.07.2014

La crucifixion existe aujourd’hui en Syrie

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Réalité ou montage ? Des cadavres couverts de sang, ligotés sur une croix et exposés au regard de la foule… Visibles sur des centaines de sites Internet, ces images effraient par leur barbarie et la charge symbolique qu’elles renvoient.

Mais que faut-il en penser en l’absence des moyens classiques de vérification : crédit photo, témoins directs ?

La guerre qui déchire la Syrie se livre aussi sur Internet où toutes les manipulations sont possibles. En effet, une même photo suggère une lecture totalement différente en fonction de son lieu d’hébergement : présenté sur tel site djihadiste comme un musulman expiant sa faute au nom d’une prétendue loi islamique, le même « crucifié » apparaît ailleurs comme un chrétien martyrisé en raison de sa foi. Prudence, donc.

Le chercheur franco-libanais Antoine Fleyfel, professeur à l’université catholique de Lille, a néanmoins accepté de se livrer pour La Croix à une recherche à partir de quelques mots clés sur des sites arabophones et francophones. « La crucifixion existe aujourd’hui au Proche-Orient, confirme le chercheur. Ces actes sont le plus souvent commis par les djihadistes ultras de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) et visent des musulmans. »

Deux types de pratiques

Photos ou films à l’appui, deux types de pratique peuvent être relevés sur la toile. Dans le premier cas, la « crucifixion » n’entraîne pas la mort et vise surtout à humilier un individu en public afin de le punir pour son comportement. « Il faut écarter les représentations autour de la croix du Christ avec des clous, poursuit le chercheur. Ici, il s’agit plutôt d’exposer le condamné dans une posture cruciforme en l’attachant à un support qui n’est pas forcément une croix. »

L’Observatoire syrien de droits de l’homme rapporte le cas – repris par quantité de sites – d’un homme exposé durant huit heures, le 30 juin dernier à Al-Bab, dans la banlieue d’Alep, avant de recevoir vingt coups de fouet.

Dans le second cas, le plus répandu, la torture et/ou l’assassinat par balles précède la crucifixion. Là encore, les victimes sont des musulmans. Selon la même ONG syrienne, huit rebelles syriens ont été tués, puis leurs corps crucifiés, sur la place de Deir Hafer, un village de la province d’Alep, au mois de juin dernier.

« L’EIIL reproche à ces rebelles, dont certains appartiennent à l’Armée syrienne libre ou au front Al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaida, d’être trop ‘mous’ et de ne pas prêter allégeance au califat », explique Antoine Fleyfel. Ces affrontements entre le groupe ultra-radical et les autres rebelles, excédés par les volontés hégémoniques de l’EIIL, ont déjà fait 6 000 morts depuis janvier dernier.

Des témoignages difficiles à vérifier

A l’occasion, l’EIIL déchaîne sa cruauté contre ses propres membres. Une série de photos diffusées sur les sites djihadistes montre un homme portant une barbe, avec du sang sur la tête et une pancarte. « Coupable : Abou Adnane al Anadali. Sentence : exécution et crucifixion durant trois jours. Motif : extorsion aux barrages des conducteurs en les accusant d’apostasie. » « L’EIIL prétend instaurer une justice sociale très stricte en se fondant sur la loi islamique », poursuit Antoine Fleyfel.

Les chrétiens sont-ils eux aussi victimes de ces pratiques barbares ? « Si la crucifixion de chrétiens – par des musulmans avec un motif religieux – est historiquement établie au Proche-Orient, elle avait à peu près disparu avec l’effondrement de l’empire ottoman », explique le P. Jean-Marie Mérigoux, ancien membre de l’Institut dominicain d’études orientales (Ideo) du Caire.

La réapparition de crucifixions dans le sillage de l’EIIL s’est accompagnée de témoignages difficiles à vérifier. Sœur Raghida Al-Khoury, ancienne directrice d’une école gréco-catholique à Damas, aujourd’hui réfugiée en France, a ainsi fait état sur Radio Vatican, en avril dernier, de la crucifixion de deux chrétiens par des djihadistes à Maaloula, au motif qu’ils refusaient de se convertir.

Sans exclure que de telles atrocités puissent être commises, Aide à l’Eglise en détresse n’a pas pu confirmer. Idem du côté de l’Œuvre d’Orient, qui a sondé deux évêques sur place, à Alep et Hassaka. « Aucune famille chrétienne de la région n’a jusqu’à présent témoigné de telles pratiques », explique Catherine Beaumont, responsable de la communication.

Cela n’a pas empêché le pape François lui-même de confier, le 2 mai dernier, avoir pleuré en apprenant dans la presse que « des chrétiens (étaient) crucifiés dans un certain pays non chrétien », sans citer explicitement la Syrie.

Quant à la présidence du Conseil des conférences épiscopales d’Europe (CCEE), elle a exprimé sa « vive indignation » après la crucifixion des rebelles syriens de Deir Hafer.

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L’EIIL cible les minorités religieuses

Plusieurs informations circulent sur des mesures prises par l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) à l’égard des chrétiens en Irak. « Un ’N’, la première lettre du mot arabe ’nazaréen’ signale les maisons des chrétiens à Mossoul, qui sont vides. Pour les autres, leurs occupants ont été contraints de les abandonner, de devenir musulmans ou de payer l’impôt de protection prévu par la dhimma », indique ainsi l’agence catholique italienne SIR. « Nous n’avons pas entendu parler d’impôts spéciaux levés sur les chrétiens pour le moment, parce qu’il reste très peu de chrétiens à Mossoul », affirmait toutefois la semaine dernière Mgr Amel Shamon Nona, archevêque chaldéen de Mossoul.

L’information selon laquelle l’EIIL aurait suspendu « toute fourniture d’aliments et de gaz pour les quelques chrétiens restant dans la ville, les chiites et les Kurdes » a, elle, été confirmée à l’agence SIR par le vicaire patriarcal de Bagdad, Mgr Shlemon Warduni.

Selon l’association Fraternité en Irak, ces restrictions s’étendent également aux Yezidis, autre minorité religieuse du pays.

Samuel Lieven

La Croix

17.07.2014