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Liban : l’occupation d’Ersal par les djihadistes, Œuvre d’Orient, 21.09.2014

Important village situé au nord est du Liban, de 40 000 habitants (et ± de 100 000 réfugiés syriens), Ersal subit actuellement les débordements liés à la crise syrienne.

Ersal

Principalement sunnite, cette région est baignée dans un environnement chiite. Le 2 août 2014, les combattants islamistes venus de Syrie (dont la frontière est distante de quelques kilomètres seulement), appartenant au Front al-Nosra, la branche syrienne d’al-Qaïda, font une incursion dans le village. De violents combats opposent depuis cette date le Front al-Nosra à l’armée libanaise qui a repris les positions précédemment conquises par les islamistes dans le village. Ceux-ci restent positionnés dans les vastes hauteurs qui se situent sur la frontière libano-syrienne.

De retour d’un séjour d’un mois au Liban, Antoine Fleyfel (professeur à l’université catholique de Lille) témoigne.
« Il y a eu un événement au mois d’août qui a inquiété et qui inquiète toujours les Libanais, c’est l’occupation du grand village de Ersal par les djihadistes (principalement « État islamique et Al Nosra »). Ces djihadistes avaient pris la fuite suite à la libération de toute la région syrienne de Qalamoun par l’armée du régime.
Cette occupation s’est déroulée suite à de très violents affrontements avec l’armée libanaise qui, à la différence de l’armée irakienne à Mossoul et de l’armée syrienne à Raqqa, a tenu tête aux djihadistes.
Au bout de quelques jours de combats, et suite à des négociations très compliquées, les djihadistes se sont retirés du village vers les hauteurs montagneuses, région difficile d’accès, situées entre le Liban et la Syrie. Les djihadistes ont kidnappés plusieurs dizaines de militaires libanais dont trois ont déjà été décapités par l’EI.
Des négociations sont en cours et des accrochages militaires prennent place de temps en temps entre l’armée et les terroristes. La situation est très dangereuse et le statu quo fragile. Tout peut basculer d’un moment à l’autre.
Cette situation crée depuis le mois d’août des tensions et des inquiétudes au sein de la population libanaise. Non seulement en raison de la barbarie des djihadistes et de leur action explicite pour la première fois sur le territoire libanais, mais aussi à cause de l’inefficacité du pouvoir politique à gérer convenablement ce dossier. Cela résulte d’une paralysie politique que subit l’armée libanaise qui se trouve empêchée de mener des actions militaires adéquates pour éradiquer ce phénomène.
Si les chrétiens habitant dans leurs grandes villes ou dans des régions peu ou prou éloignées s’inquiètent moins, ceux qui habitent les villages frontaliers avec la Syrie s’alarment. Certains parmi eux prennent des armes pour se défendre et collaborent pour cela, avec l’armée libanaise et dans certains cas, avec le Hezbollah, pour protéger leurs régions. »

Propos receuillis par Armelle Milcent

Œuvre d’Orient

21.09.2014

La crucifixion existe aujourd’hui en Syrie, La Croix, 17.07.2014

La crucifixion existe aujourd’hui en Syrie

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Réalité ou montage ? Des cadavres couverts de sang, ligotés sur une croix et exposés au regard de la foule… Visibles sur des centaines de sites Internet, ces images effraient par leur barbarie et la charge symbolique qu’elles renvoient.

Mais que faut-il en penser en l’absence des moyens classiques de vérification : crédit photo, témoins directs ?

La guerre qui déchire la Syrie se livre aussi sur Internet où toutes les manipulations sont possibles. En effet, une même photo suggère une lecture totalement différente en fonction de son lieu d’hébergement : présenté sur tel site djihadiste comme un musulman expiant sa faute au nom d’une prétendue loi islamique, le même « crucifié » apparaît ailleurs comme un chrétien martyrisé en raison de sa foi. Prudence, donc.

Le chercheur franco-libanais Antoine Fleyfel, professeur à l’université catholique de Lille, a néanmoins accepté de se livrer pour La Croix à une recherche à partir de quelques mots clés sur des sites arabophones et francophones. « La crucifixion existe aujourd’hui au Proche-Orient, confirme le chercheur. Ces actes sont le plus souvent commis par les djihadistes ultras de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) et visent des musulmans. »

Deux types de pratiques

Photos ou films à l’appui, deux types de pratique peuvent être relevés sur la toile. Dans le premier cas, la « crucifixion » n’entraîne pas la mort et vise surtout à humilier un individu en public afin de le punir pour son comportement. « Il faut écarter les représentations autour de la croix du Christ avec des clous, poursuit le chercheur. Ici, il s’agit plutôt d’exposer le condamné dans une posture cruciforme en l’attachant à un support qui n’est pas forcément une croix. »

L’Observatoire syrien de droits de l’homme rapporte le cas – repris par quantité de sites – d’un homme exposé durant huit heures, le 30 juin dernier à Al-Bab, dans la banlieue d’Alep, avant de recevoir vingt coups de fouet.

Dans le second cas, le plus répandu, la torture et/ou l’assassinat par balles précède la crucifixion. Là encore, les victimes sont des musulmans. Selon la même ONG syrienne, huit rebelles syriens ont été tués, puis leurs corps crucifiés, sur la place de Deir Hafer, un village de la province d’Alep, au mois de juin dernier.

« L’EIIL reproche à ces rebelles, dont certains appartiennent à l’Armée syrienne libre ou au front Al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaida, d’être trop ‘mous’ et de ne pas prêter allégeance au califat », explique Antoine Fleyfel. Ces affrontements entre le groupe ultra-radical et les autres rebelles, excédés par les volontés hégémoniques de l’EIIL, ont déjà fait 6 000 morts depuis janvier dernier.

Des témoignages difficiles à vérifier

A l’occasion, l’EIIL déchaîne sa cruauté contre ses propres membres. Une série de photos diffusées sur les sites djihadistes montre un homme portant une barbe, avec du sang sur la tête et une pancarte. « Coupable : Abou Adnane al Anadali. Sentence : exécution et crucifixion durant trois jours. Motif : extorsion aux barrages des conducteurs en les accusant d’apostasie. » « L’EIIL prétend instaurer une justice sociale très stricte en se fondant sur la loi islamique », poursuit Antoine Fleyfel.

Les chrétiens sont-ils eux aussi victimes de ces pratiques barbares ? « Si la crucifixion de chrétiens – par des musulmans avec un motif religieux – est historiquement établie au Proche-Orient, elle avait à peu près disparu avec l’effondrement de l’empire ottoman », explique le P. Jean-Marie Mérigoux, ancien membre de l’Institut dominicain d’études orientales (Ideo) du Caire.

La réapparition de crucifixions dans le sillage de l’EIIL s’est accompagnée de témoignages difficiles à vérifier. Sœur Raghida Al-Khoury, ancienne directrice d’une école gréco-catholique à Damas, aujourd’hui réfugiée en France, a ainsi fait état sur Radio Vatican, en avril dernier, de la crucifixion de deux chrétiens par des djihadistes à Maaloula, au motif qu’ils refusaient de se convertir.

Sans exclure que de telles atrocités puissent être commises, Aide à l’Eglise en détresse n’a pas pu confirmer. Idem du côté de l’Œuvre d’Orient, qui a sondé deux évêques sur place, à Alep et Hassaka. « Aucune famille chrétienne de la région n’a jusqu’à présent témoigné de telles pratiques », explique Catherine Beaumont, responsable de la communication.

Cela n’a pas empêché le pape François lui-même de confier, le 2 mai dernier, avoir pleuré en apprenant dans la presse que « des chrétiens (étaient) crucifiés dans un certain pays non chrétien », sans citer explicitement la Syrie.

Quant à la présidence du Conseil des conférences épiscopales d’Europe (CCEE), elle a exprimé sa « vive indignation » après la crucifixion des rebelles syriens de Deir Hafer.

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L’EIIL cible les minorités religieuses

Plusieurs informations circulent sur des mesures prises par l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) à l’égard des chrétiens en Irak. « Un ’N’, la première lettre du mot arabe ’nazaréen’ signale les maisons des chrétiens à Mossoul, qui sont vides. Pour les autres, leurs occupants ont été contraints de les abandonner, de devenir musulmans ou de payer l’impôt de protection prévu par la dhimma », indique ainsi l’agence catholique italienne SIR. « Nous n’avons pas entendu parler d’impôts spéciaux levés sur les chrétiens pour le moment, parce qu’il reste très peu de chrétiens à Mossoul », affirmait toutefois la semaine dernière Mgr Amel Shamon Nona, archevêque chaldéen de Mossoul.

L’information selon laquelle l’EIIL aurait suspendu « toute fourniture d’aliments et de gaz pour les quelques chrétiens restant dans la ville, les chiites et les Kurdes » a, elle, été confirmée à l’agence SIR par le vicaire patriarcal de Bagdad, Mgr Shlemon Warduni.

Selon l’association Fraternité en Irak, ces restrictions s’étendent également aux Yezidis, autre minorité religieuse du pays.

Samuel Lieven

La Croix

17.07.2014

Antoine Fleyfel, Le pape en Terre sainte, Revue diocésaine de Lille, 04.06.2014

Entretien autour de la visite du pape François en Terre sainte.

Antoine Fleyfel interviewé par la Revue diocésaine de Lille le 04.06.2014

Propos recueillis par Tiphaine de Lachaise.

Pour télécharger l’article, cliquer sur la photo :

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Antoine Fleyfel, «En dehors de l’Irak, on ne peut pas parler d’un exode des chrétiens d’Orient», Radio Vatican, 26.05.2014

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(RV) Entretien – Alors que le pèlerinage du Pape François en Terre Sainte arrive à sa fin, il n’est pas inutile de se poser la question du futur des chrétiens d’Orient. Doit-on craindre leur diminution inexorable ? Leur situation se pose-t-elle dans les mêmes termes que l’on soit en Irak, en Syrie, au Liban, en Egypte ou en Terre Sainte ? Nous avons posé la question à Antoine Fleyfel, théologien et philosophe franco-libanais, maître de conférences à l’Université catholique de Lille. Il a publié Géopolitique des chrétiens d’Orient (L’Harmattan 2013). Il est interrogé par Bernard Decottignies :

Il y a beaucoup de crainte autour de l’avenir des chrétiens dans la région. On évoque aussi souvent les discriminations. Est-ce aussi simple ?

On parle toujours de la mort des chrétiens d’Orient, de la disparition des chrétiens d’Orient. Un chrétien d’Orient est un générique qui ne veut rien dire parce que s’il faut comprendre la situation des chrétiens de cette région, il faut aller voir dans chaque pays ce qui se passe.

L’Irak est le pays où la situation est la plus difficile pour les chrétiens de la région et c’est peut-être le seul pays où nous pouvons craindre une certaine disparition d’ici quelques années, si la situation sécuritaire ne change pas. Mais en dehors de l’Irak, loin de là, en Égypte, il y a une grande population de chrétiens, six ou sept millions qui sont loin de disparaître mais certes, ils vivent des situations que nous souhaitons largement meilleures et qui ont trait au manque de citoyenneté. C’est à ce plan que les chrétiens d’Égypte sont discriminés.

Certes, en Syrie, les chrétiens vivent aussi des situations très difficiles à cause des événements mais ils vivent des situations difficiles comme les autres Syriens. Après cette guerre, qui je l’espère va finir le plus vite possible, ils auront à rebâtir la Syrie avec les autres. Il y a des difficultés mais ces difficultés, ces chrétiens les vivent depuis plusieurs décennies, même depuis plusieurs siècles.

Selon vous, il est bon de rappeler que les chrétiens, la plupart du temps, souffrent autant que les populations locales lors de conflits, de soulèvements ou de turbulences.

Ils souffrent parfois moins que les populations locales. En Irak, pour chaque chrétien qui meurt à cause d’un acte de violence, il y a plusieurs dizaines de musulmans qui meurent à cause des actes de violence, notamment des chiites. En Syrie aussi, il ne faut pas croire que les chrétiens sont pris pour cibles. Ils l’ont peut-être été dans certaines circonstances très particulières mais la violence qu’il y a en Syrie touche tout le monde et il y a largement plus de musulmans qui sont morts. Alors qu’en Egypte, nous ne pouvons pas parler d’une telle situation puisque le pays n’est pas en guerre, même si çà et là, il y a des violences qui coûtent la vie à certains.

Concrètement, si on veut aider les chrétiens, qu’est-ce que ça veut dire ?

Du point de vue de l’Occident, une aide est possible. Premièrement, c’est certainement la solidarité morale et la prière. Et là, je parle d’un langage de foi mais l’aide peut-être aussi une aide financière, en appuyant des missions, en appuyant des institutions scolaires, des institutions humanitaires, des universités et aussi en exerçant une certaine pression auprès des pouvoirs politiques, occidentaux qui ont comme partenaires des pouvoirs politiques arabes et de faire en sorte que ces pressions occidentales poussent les partenaires arabes à respecter les minorités chrétiennes qui vivent dans leurs pays. Et ceci afin de leur garantir plus de liberté, assurer plus de droits aux minorités et plus de respect des droits de l’homme et surtout, là je rejoins l’un des points majeurs de la politique du Saint-Siège, pour la liberté de confiance qui reste l’un des problèmes majeurs qu’affronte une grande partie de ces chrétiens d’Orient.

Depuis une dizaine d’années, on s’inquiète beaucoup de l’exode des chrétiens. On peut imaginer que cet exode n’est finalement pas inexorable.

Alors, le terme exode est un peu fort. Nous pouvons penser à cette situation dramatique qu’il y a en Irak. Effectivement, en Irak, nous pouvons parler d’un exode, d’un grand départ puisque de plus d’un million de chrétiens qui existaient en Irak dans les années 90, il y en a guère plus de 300 ou 400 000 actuellement. Et je suis optimiste en avançant ces chiffres. En dehors de l’Irak, on ne peut pas parler d’un exode des chrétiens d’Orient. Il n’y a pas d’exode des chrétiens d’Orient en Égypte. Sept millions de chrétiens sont là. Certes, ils vivent une situation que nous souhaitons meilleure mais ils sont là. Il n’y a pas d’exode au Liban et il paraitrait qu’actuellement, il y a plus de musulmans qui émigrent que de chrétiens pour des raisons purement économiques.

En Syrie, on ne peut pas bien se prononcer parce qu’il y a un exode syrien. Tous les Syriens partent. Les chrétiens faisant partie de cette population, ils partent en Jordanie. On en parle pas ou presque pas parce que ça se passe très bien ou disons au moins bien. Il n’existe pas d’exode. Alors, il y a une saignée en Terre Sainte qui dure depuis plusieurs décennies. Effectivement, la démographie des chrétiens, soit en Palestine soit en Israël, atteint des proportions très petites. Presque 1% de chrétiens en Palestine et un peu plus de 2% en Israël. Mais il paraitrait aussi que cela se stabilise. C’est pour cela que je refuse de parler d’exil des chrétiens d’Orient mais je veux bien en parler lorsqu’il s’agit d’évoquer le cas de l’Irak.

 

Traduction arabe de l’article effectuée par le site Aleteia

ليل / أليتيا (aleteia.org/ar). مع انتهاء رحلة حج البابا فرنسيس إلى الأراضي المقدسة ، لا بد من التساؤل عن مستقبل مسيحيي الشرق. هل يجب أن نخشى تضاؤلهم المحتوم؟ هل وضعهم هو نفسه في العراق أو سوريا أو مصر أو الأراضي المقدسة؟ طرحنا السؤال على أنطوان فليفل، اللاهوتي والفيلسوف الفرنسي اللبناني، والأستاذ المحاضر في جامعة ليل الكاثوليكية، ومؤلف كتاب “الجغرافيا السياسية لمسيحيي الشرق”. ننشر في ما يلي المقابلة التي أجراها معه برنار دوكوتينيي:

هناك خشية كبيرة حيال مستقبل المسيحيين في المنطقة. كثيراً ما يتم التحدث أيضاً عن أعمال التمييز. هل الأمر بهذه البساطة؟

يتم التحدث دوماً عن موت مسيحيي الشرق، وعن زوالهم. مسيحيّ الشرق هو مصطلح عام لا يعني شيئاً لأنه في سبيل فهم وضع مسيحيي هذه المنطقة، لا بد من النظر إلى ما يحدث في كل بلد على حدة.
العراق هو البلد الذي تسود فيه أكثر الأوضاع صعوبة بالنسبة إلى مسيحيي المنطقة، وربما هو البلد الوحيد الذي يُخشى فيه زوال معين خلال السنوات القليلة المقبلة إذا لم يتغير وضعه الأمني. ولكن، بعيداً عن العراق، هناك في مصر شريحة كبيرة من السكان المسيحيين البالغ عددهم ستة أو سبعة ملايين نسمة والذين لا يُتوقع زوالهم، إلا أنهم يعيشون طبعاً في ظل ظروف نتمنى كثيراً لو كانت أفضل، وترتبط بانعدام المواطنة. على هذا المستوى، يتعرض مسيحيو مصر للتمييز.
بالطبع، في سوريا، يعيش المسيحيون أيضاً في أوضاع صعبة جداً بسبب الأحداث، وإنما شأنهم شأن السوريين الآخرين. بعد هذه الحرب التي أرجو أن تنتهي في أقرب وقت ممكن، سوف يتوجب عليهم إعادة إعمار سوريا مع الآخرين. هناك صعاب لكن المسيحيين يعيشون هذه الصعاب منذ عدة عقود، وحتى منذ عدة قرون.

برأيكم، لا بد من التذكير بأن المسيحيين يعانون في أكثر الأحيان كسائر السكان المحليين خلال الصراعات أو الانتفاضات أو الاضطرابات؟

أحياناً، يعانون أقل من السكان المحليين. في العراق، يموت في أعمال العنف عشرات المسلمين، بخاصة من الشيعة، مقابل كل مسيحي يموت نتيجة عمل عنف. في سوريا أيضاً، يجب عدم الاعتقاد بأن المسيحيين مستهدفون. لربما استُهدفوا في بعض الظروف الاستثنائية جداً، لكن العنف القائم في سوريا يطال الجميع، ويسبب مقتل عدد من المسلمين يفوق عدد غيرهم من السكان. أما في مصر، فلا يمكننا التحدث عن وضع مماثل لأن البلاد لا تعيش حالة حرب، على الرغم من أعمال العنف المتفرقة التي تودي بحياة البعض.

بصورة ملموسة، ماذا عن الرغبة في مساعدة المسيحيين؟

من ناحية الغرب، المساعدة ممكنة. تحصل أولاً من خلال التضامن المعنوي والصلاة. هنا، أتحدث عن لغة الإيمان. ولكن، يمكن للمساعدة أن تكون مالية أيضاً من خلال دعم إرساليات ومؤسسات مدرسية وإنسانية وجامعات، بل أيضاً من خلال ضغط تمارسه القوى السياسية الغربية التي تجمعها شراكة بقوى سياسية عربية، والسعي لكي تدفع هذه الضغوطات الغربية الشركاء العرب إلى احترام الأقليات المسيحية المقيمة في بلدانهم. ذلك كله في سبيل ضمان المزيد من الحرية والحقوق للأقليات، والمزيد من الاحترام لحقوق الإنسان. هنا، أضم بخاصة إحدى النقاط الرئيسية في سياسة الكرسي الرسولي وهي احترام حرية الضمير التي تبقى إحدى المشاكل الرئيسية التي تواجهها شريحة كبيرة من مسيحيي الشرق هؤلاء.

منذ نحو عشر سنوات، هناك قلق شديد حيال هجرة المسيحيين. يمكننا أن نتخيل أن هذه الهجرة ليست محتومة في النهاية؟

إن مصطلح الهجرة قوي قليلاً. يمكننا التفكير بهذا الوضع المأساوي في العراق. ففي تلك البلاد، يمكننا التحدث عن هجرة، عن نزوح هائل لأنه ومن بين أكثر من مليون مسيحي كانوا في العراق في التسعينيات، لم يعد هناك حالياً أكثر من 300 أو 400 ألف. وأشعر بالتفاءل عندما أقدم هذه الأرقام. خارج العراق، لا يمكن التحدث عن هجرة لمسيحيي الشرق. ففي مصر، لا وجود لهجرة لمسيحيي الشرق إذ يوجد فيها سبعة ملايين مسيحي. من المؤكد أنهم يعيشون وضعاً نتمنى لو كان أفضل لكنهم حاضرون. ولا وجود للهجرة في لبنان حيث يبدو حالياً أن المسلمين المهاجرين هم أكثر من المسيحيين، وذلك لدواع اقتصادية بحتة.
في سوريا، لا يمكن إبداء رأينا بشكل جيد لأن هناك هجرة سورية. جميع السوريين يرحلون. والمسيحيون الذين يشكلون جزءاً من هؤلاء السكان يغادرون إلى الأردن. لا كلام عن ذلك لأن الأمور تحصل بشكل ممتاز أو أقله بشكل جيد. لا هجرة. وهناك استنزاف في الأراضي المقدسة يدوم منذ عدة عقود. فإن ديموغرافيا المسيحيين، سواء في فلسطين أم في إسرائيل، تبلغ نسباً ضئيلة جداً. تبلغ حوالي 1% في فلسطين وأكثر بقليل من 2% في إسرائيل. لكنها تستقر على ما يبدو. لهذا، أرفض التحدث عن هجرة مسيحيي الشرق، وإنما أتحدث فقط عن هذه المسألة عندما يتعلق الأمر بالعراق.

Que vaut l’inscription de la liberté de conscience dans la Constitution tunisienne ?

Antoine Fleyfel interviewé par le journal La Croix, le 27.01.2014

Propos recueillis par Anne-Bénédicte Hoffner

 

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À la fois Français et Libanais, maître de conférences en théologie et philosophie à l’Université catholique de Lille et chargé des relations académiques à l’Œuvre d’Orient, Antoine Fleyfel considère la mention de la liberté de conscience dans la nouvelle Constitution tunisienne comme un « pas en avant » vers la construction d’une société pluraliste et démocratique.
« La question de la liberté de conscience est l’une des revendications majeures des chrétiens mais aussi des “laïques” – musulmans ou autres – dans les pays à majorité musulmane. Elle est aussi à ce titre une revendication du Saint-Siège, qui s’inscrit plus largement dans la logique des droits de l’homme. De fait, aujourd’hui, les conversions posent problème dans les pays majoritairement musulmans parce qu’elles sont interdites par la loi musulmane : sauf au Liban, un musulman qui se convertit au christianisme risque sa vie.

Reconnaître la liberté de conscience dans la Constitution, comme vient de le faire la Tunisie, est donc un pas vers la démocratie, qui n’est pas seulement le règne de la majorité mais aussi le respect d’un ensemble de valeurs contenues dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. Il est important de noter que cette liberté de conscience ne bénéficiera pas seulement aux chrétiens mais à tous, en tant qu’elle favorise l’émergence d’une société pluraliste et respectueuse de tout être humain.

Certains sceptiques diront qu’il ne s’agit que d’une phrase, et que la réalité sociale restera la même… Quant à moi, j’y vois le signe d’un espoir dans le monde arabe. Il n’est pas étonnant que ce pas ait été franchi par la Tunisie, où la société civile qui croit dans ces valeurs humanistes est plus établie, et qui bénéficie d’un acquis laïque malgré la corruption de l’ancien régime.

Au passage, je précise que la laïcité dont on parle dans le monde arabe n’est pas une laïcité crispée, qui cherche à exclure la religion du domaine public, mais une laïcité “à l’orientale”, qui lui reconnaît une place dans la société, capable, par exemple, de s’inspirer des valeurs religieuses universelles, sans pour autant imposer la loi islamique à tous les citoyens. Je sais, bien sûr, que les choses se construisent sur de longues années, que les mécanismes juridiques qui rendront effective cette liberté de conscience sont encore à construire.

Le combat sera sans doute encore long : en Égypte, par exemple, le document publié par Al Azhar en 2012 sur la liberté religieuse, qui nous a tant réjouis, ne va pas jusqu’à évoquer la liberté de conscience. Mais il faut de tels pas. Ce qu’a réussi la Tunisie peut augurer une percée dans le reste du monde musulman. Plaise à Dieu qu’il soit contagieux. »

À Damas, la médiation subtile du nonce Mario Zenari, La Croix, 13.01.2014

À Damas, la médiation subtile du nonce Mario Zenari

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Dans la capitale syrienne, Mgr Zenari dispose d’un important réseau d’information et d’influence. Son rôle est notamment d’aider les responsables chrétiens à distinguer le spirituel du politique. Sortant de sa réserve, il n’a pas hésité à dénoncer les atteintes aux droits de l’Homme dans les deux camps.

Lorsque le Vatican a envoyé Mario Zenari en poste à la nonciature à Damas, le 30 décembre 2008, ce dernier était loin de s’imaginer qu’il assisterait trois ans plus tard, à la révolution la plus sanglante du Moyen-Orient. Né en Vénétie, à Vérone, le 5 janvier 1946, il avait acquis son expérience de nonce auprès de pays africains, en Côte d’Ivoire, au Niger et au Burkina Faso, puis en Asie, au Sri Lanka. En Syrie, il s’est trouvé confronté à une population chrétienne en forte diminution – leur nombre avait fondu de moitié depuis l’arrivée de Hafez al Assad au pouvoir –, et des églises d’Orient très divisées. Il a dû aussi – et doit encore plus que jamais – composer avec une hiérarchie religieuse chrétienne syrienne « largement gagnée à la cause du régime, ce n’est un mystère pour personne », souligne un observateur de la scène locale.

C’est dans ces conditions délicates que s’exercent ses qualités reconnues par tous « d’excellent diplomate, bien informé », mais aux moyens limités. En effet, de quel poids, sinon « de quelles divisions » pèse le Saint-Siège dans un conflit qui, en Syrie, oppose un régime doté d’une armée largement approvisionnée par Moscou et Téhéran, à des groupes djihadistes islamistes tout aussi déterminés ?

Le nonce, « puissance diplomatique soft »

« Le nonce apostolique représente le Saint-Siège, sujet de droit international ayant un statut unique, spirituel et moral, rappelle Antoine Fleyfel, maître de conférences à l’Université catholique de Lille. On peut le qualifier de « puissance diplomatique « soft » parce que privée de toute faculté d’exercice de pouvoir coercitif, si ce n’est celui de l’appel à l’opinion publique. Le Saint-Siège agit en Syrie, à travers la nonciature et les autorités catholiques, dans la mesure de ce que lui permet sa nature même, celle d’un État sans armée ou pouvoir économique, mais fort d’un poids moral consistant à représenter plus d’un milliard trois cent millions de catholiques, et d’un large réseau de relations. Il est la seule diplomatie qui agit sérieusement en faveur des chrétiens d’Orient, en mettant en avant la paix, les droits de l’homme, la liberté de conscience et la citoyenneté ».

Mais Monseigneur Zenari dispose sur le terrain d’un réseau d’évêchés et de chrétiens qui l’informent de la situation et peuvent servir de médiateurs. « Le rôle du nonce est aussi d’aider les responsables chrétiens à distinguer le spirituel du politique, ajoute Pascal Gollnisch, directeur général de l’Œuvre d’Orient, une distinction difficile dans le monde arabe. D’un côté, l’islam ne fait pas cette différence ; de l’autre, les patriarches et les évêques ont hérité de l’empire ottoman d’être les représentants civils de leur communauté devant le Sultan ».

Interventions publiques et médiation interreligieuse

Il peut aussi dénoncer les atteintes aux droits de l’homme, de part et d’autre. Après les images relayées par les médias des attaques chimiques contre les civils, en août 2013, dans la banlieue de Damas, Mario Zenari est sorti de la réserve diplomatique d’usage : « Les Syriens appellent à l’aide la communauté internationale pour qu’elle les aide à en finir avec cette guerre. Ils lui disent : on en a assez, on n’en peut plus, on ne peut pas continuer plus longtemps », lançait-il alors. Plus récemment, il est intervenu publiquement lors de l’enlèvement des 11 religieuses du Monastère grec-orthodoxe de Mar Thecla (Sainte Thècle), à Maaloula.

En Syrie, Mgr Zenari a tenté à plusieurs reprises, de pousser les responsables des églises chrétiennes à faire une déclaration commune avec les chefs musulmans, en vain.

« En préparation de la conférence de Genève II, le 22 janvier prochain, une réunion des responsables chrétiens syriens est prévue au cours de laquelle ils réfléchiront à leur rôle de paix dans une transition ou un processus de paix. Ils ne sont pas invités en tant que tel à Genève, mais ils ont conscience qu’ils ont un rôle à jouer », explique Pascal Gollnisch. Selon lui, « au risque d’être taxé d’angélisme, qu’on le veuille ou non c’est la négociation et elle seule qui permettra d’aboutir à la paix ».

AGNÈS ROTIVEL

La Croix
13.01.2014

Un avenir en clair-obscur pour les chrétiens d’Orient, La Croix, 20.12.2013

Un avenir en clair-obscur pour les chrétiens d’Orient

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Ébranlées par l’instabilité régionale, les communautés chrétiennes d’Orient sont loin d’être promises au déclin, même si leur présence tend à se resserrer.

Chrétiens d’Orient… En songeant aux maronites, aux melkites, aux coptes, aux arméniens ou encore aux chaldéens, on se figure des Églises d’un autre âge, dont les rites sibyllins font résonner des langues oubliées, puisant leurs racines dans les temps apostoliques, mais dont la disparition serait, à terme, inéluctable. Cette vision répandue est pourtant assez éloignée de la réalité.
Des situations très variables

S’il admet que la vitalité des communautés orientales est mise à mal par l’instabilité du monde arabe, le P. Jean-Marie Mérigoux ne souscrit guère aux prédictions les plus alarmistes. « Bien sûr, le contexte syrien ou irakien est extrêmement délicat pour les chrétiens, reconnaît ce dominicain qui a vécu quatorze ans à Mossoul, en Irak. Mais d’un pays à l’autre, les situations sont très variables. Nous devons garder à l’esprit que ces Églises ont toujours su surmonter leurs difficultés. »

En présence des patriarches orientaux réunis à Rome en novembre, le pape François lui-même a confié ne pas pouvoir se résigner « à penser le Moyen-Orient sans les chrétiens ».

Cette préoccupation se nourrit du traumatisme irakien. Après l’invasion américaine de 2003, ce pays a vu sa population chrétienne passer de 1 200 000 à moins de 500 000 fidèles. Le conflit syrien en aurait déjà poussé 450 000 sur les routes de l’exode. « En dépit de cette saignée, les chrétiens sont loin d’avoir déserté l’Orient. Leur présence reste importante au Liban, atténue Antoine Fleyfel, professeur à l’Université catholique de Lille. En Égypte, leur poids démographique – 8 millions de coptes – rend leur disparition impossible. » Pour ce chercheur franco-libanais, les chrétiens subissent souvent les conséquences de ces difficultés, au même titre que les autres communautés.
Un problème démographique

Directeur de l’Institut d’études de l’islam et des sociétés du monde musulman, à Paris, Bernard Heyberger avance une hypothèse originale pour démentir ce scénario d’un déclin programmé du christianisme en Orient, que beaucoup s’obstinent à lier à l’émergence de l’islam, au VIIe  siècle.

« Si l’on se penche sur l’histoire démographique, développe-t-il, on constate que le XIXe  siècle a été une période de progression de la proportion et du nombre de chrétiens par rapport aux musulmans dans les sociétés du Proche-Orient. La régression observée au XXe  siècle n’est pas la conséquence d’une volonté intrinsèque de l’islam de faire disparaître le christianisme, mais celle d’un différentiel démographique. »

La transition démographique des chrétiens – comme celle des juifs – a été plus précoce que celles des musulmans, qui sont en train de la vivre à leur tour. « Je ne nie pas un affaiblissement du christianisme oriental, mais les causes ne sont pas celles que l’on avance habituellement. Évidemment, poursuit Bernard Heyberger, en Irak et en Syrie, des chrétiens émigrent parce qu’ils se sentent menacés. Mais dans tous ces pays, la question du pluralisme continuera de se poser. »
Trois défis à relever

Une certitude partagée par Antoine Fleyfel, qui soumet l’avenir de ces Églises à trois défis conjoints : maintenir une attitude de dialogue avec l’islam en dépit de la violence d’une minorité extrémiste ; œuvrer à l’unité de traditions parfois distantes (par exemple en unifiant la date de Pâques) ; et enfin s’engager en faveur de la citoyenneté.

« Leur force tient essentiellement à leur foi, observe de son côté Mgr Pascal Gollnisch, directeur de l’Œuvre d’Orient.Une foi solide, doublée d’un sens aigu de la famille. Sur le plan social, ils n’ont jamais perdu le lien entre la paroisse, le dispensaire et l’école. Ils savent articuler le soin du corps, de l’esprit et de l’âme. »

Leur engagement au service du bien commun en fait des acteurs de premier plan. Au Proche-Orient, leur influence déborde largement leur nombre réel. D’aucuns soulignent toutefois la nécessité d’une meilleure formation des laïcs, tant pour assumer les besoins de leurs Églises que pour peser sur l’avenir de ces sociétés.

FRANÇOIS-XAVIER MAIGRE

La Croix
20.12.2013

Entretien autour de la Syrie, Politique magazine, 27.09.2013

Entretien autour de la Syrie

Antoine Fleyfel interviewé par Politique magazine le 27.09.2013

Propos recueillis par Jean-Baptiste d’Albaret

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Syrie : « Ces frappes vont aggraver les souffrances »

Antoine Fleyfel interviewé par Pèlerin magazine, le 12.09.2013

Propos recueillis par Sophie Laurant

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-Quel est l’état d’esprit des chrétiens syriens ?
- Comme tous les civils, ils subissent au quotidien les dures conséquences de la guerre. Et ils redoutent une prise de pouvoir par les extrémistes sunnites, de plus en plus actifs au sein des forces rebelles. Alors, même s’ils n’apprécient pas particulièrement le régime de Bachar el Assad, entre deux maux, les chrétiens ont tendance à choisir le moindre.
Rappelons aussi qu’au début du XXe siècle, l’un des leurs, Michel Aflak, a été à la source de la création du parti Baas dont se réclame toujours le président actuel. Ils étaient fiers de cet idéal laïc qui proclamait le nationalisme arabe tout en affirmant la coexistence pacifique des religions. Or, la rébellion n’a jamais rassuré les chrétiens d’une manière significative sur le maintien de ces valeurs. Bien au contraire, même ceux qui étaient favorables à la révolution au début, voient désormais, sur le terrain, des groupes armés brûler des églises et enlever des prêtres… Comment ne trouveraient-ils pas là confirmation de leurs pires craintes ?

-Pourquoi sont-ils contre une intervention des Américains et des Français?
-D’abord parce que ces frappes ne peuvent qu’aggraver les souffrances des populations. Et pour beaucoup d’entre eux, cela revient à soutenir les bandes armées islamistes dans leur combat contre les zones encore relativement sécurisées, par exemple, autour de Damas et dans ce qu’on appelle « la vallée des chrétiens », le wadi el Nassara, à l’Ouest du pays. En outre, ces menaces ravivent une vieille méfiance envers l’Occident. Celui-ci a souvent été perçu politiquement comme une puissance agressive depuis la quatrième croisade qui, en 1204, a pillé Constantinople, capitale chrétienne de l’Orient.
Plus près de nous, l’Amérique et l’Europe sont accusés d’être responsables des malheurs des Palestiniens et, depuis 2003, d’avoir occupé l’Irak sous de mauvais prétextes, de laisser ce pays se désagréger. Les Syriens chrétiens se rappellent très bien les flots de leurs coreligionnaires irakiens fuyant leur pays après sa soi-disant « libération ».

-Sont-ils nombreux à fuir le pays ?
Il est impossible de dire si parmi les 6,2 millions de déplacés (dont 2 millions sont réfugiés à l’étranger) les chrétiens sont surreprésentés. Ils constituaient, avant le conflit, entre 5et 7% de la population. Grâce à leurs fréquents liens familiaux au Liban et à leurs moyens financiers un peu supérieurs à la moyenne, ceux qui partent réussissent souvent à éviter les camps de réfugiés, où s’entassent les plus pauvres. Mais je crains que la violence ne s’aggrave encore dans les mois qui viennent et pousse à l’exil encore davantage de familles.

Le dialecte libanais au-delà des frontières avec Keefak

Antoine Fleyfel interviewé par Agenda culturel (Beyrouth), le 02.09.2013

Propos recueillis par Tancrède Bonora

 

Agenda culturel

Dans les rues de Beyrouth, il est courant de se saluer d’un “Hi, Kifak, ça va”, soit un mélange d’anglais, d’arabe et de français. Parler ces trois langues dans une même phrase est devenu un exercice quotidien pour de nombreux Libanais, notamment dans les grandes villes et chez les jeunes. Mais pour la diaspora libanaise – 15 millions de personnes pour seulement 4 millions d’habitants au Liban – parler l’arabe libanais est un moyen de rester attacher à ses racines. Et l’éloignement du pays natal n’aide pas à pratiquer la langue.

Pour contrer ce phénomène, Hadi el-Khoury a créé Keefak, une application mobile d’apprentissage du dialecte libanais à partir du français, de l’anglais, de l’espagnol et du portugais brésilien. “Après avoir discuté avec de nombreux français d’origine libanaise, j’ai constaté qu’ils avaient des difficultés à apprendre l’arabe à leurs enfants, et qu’ils en éprouvaient une certaine frustration. C’est quand je suis devenu père que j’ai créé l’application” affirme Hadi el-Khoury, fondateur de Keefak.

Keefak s’adresse principalement aux Libanais partis s’installer à l’étranger, mais également aux épouses, conjoints et amis de Libanais qui ne veulent pas être perdus dans les conversations au Pays des Cèdres. Et dans les prochains mois, une version pour enfants ‘Keefak Junior’, avec des dessins animés, devrait voir le jour. Au-delà de l’aspect commercial du projet, les fondateurs se sentent investis d’une mission culturelle : maintenir le lien avec le Liban.

Le point fort de l’application est de pouvoir étudier le dialecte libanais sans passer par l’apprentissage de la langue arabe et son alphabet. Simplement pour communiquer au quotidien et se délecter de la cuisine libanaise. Les cours sont assurés par le professeur Antoine Fleyfel à partir de ses ouvrages ‘Parler libanais’, et compile du vocabulaire, de la grammaire et des exercices audio, notamment sous forme de conversations fictives.

“Les nouvelles technologies rendent beaucoup plus accessibles l’apprentissage. Le smartphone se transforme en outil de connaissance”, reconnaît Antoine. Il est plus facile d’avoir un téléphone dans la poche qu’un livre encombrant, ou se rendre à un cours à une heure précise. Et dans nos sociétés modernes, on oublie plus facilement un livre que son téléphone.

Déclin du dialecte libanais


Mais les nouvelles technologies accélèrent aussi le déclin de la langue arabe au Liban, notamment chez les jeunes. Leur profil Facebook, Twitter ou Instagram sont en anglais. Et dans les conversations, il apparaît souvent plus chic de parler français et indéniablement plus “cool” d’utiliser des expressions anglophones.

Pour Antoine Fleyfel, oublier la langue mère du pays contribue à anéantir le génie d’une culture. “Le déclin de l’arabe libanais est lié à une crise identitaire, une dépréciation de la culture du pays. Certains pensent que ce qui vient de l’étranger est forcément mieux. On a une mauvaise estime de notre propre héritage. Mais la déliquescence du dialecte libanaise procède aussi d’une méconnaissance ; on oublie souvent la richesse de l’arabe libanais, son élégance” se désole-t-il. “On pense, à tort, qu’une langue est un outil seulement technique. Or la langue est porteuse d’une culture, notamment religieuse. Par exemple pour dire “J’espère” on utilise Inch’Allah qui signifie ‘Si Dieu le veut’. Cela n’est pas anodin”. Protéger la langue arabe est aussi le leitmotiv de l’association Fiil Amr qui avait mené, en 2010, une campagne dans les rues de Beyrouth pour la sauvegarde du dialecte libanais. Des sculptures de lettres arabes gisaient au milieu d’une fausse scène de crime avec pour slogan ‘Ne tue pas ta langue’. Comme un ultime avertissement, Alexandre Najjar, dans ‘Le Roman de Beyrouth’, avait souligné avec brio qu’”un pays ne meurt pas quand il est occupé, c’est quand sa culture meurt qu’il meurt vraiment”. Dont acte.