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Tigrane Yegavian, L’évangélisme sioniste, La Nef, n. 297, 11.2017

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Si le conflit israélo-palestinien est l’otage d’une pléiade de facteurs alliant histoire et géopolitique, d’autres pressions d’ordre socioéconomique et idéologique exercent une influence déterminante. C’est notamment le cas du puissant lobby sioniste chrétien aux États-Unis. S’ils puisent leur discours dans une théologie à fortes implications politiques, les sionistes chrétiens ne se reconnaissent pas dans un seul courant évangélique (pentecôtiste ou charismatique etc.) et garantissent un soutien quasi inconditionnel et des plus efficaces à l’Etat hébreu de la part de Washington.  

“Regarder Israël c’est voir le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob tenir ses promesses” (…) “Comme vous-tous, ma passion pour Israël vient de ma foi chrétienne. Les chants de la terre et du peuple d’Israël étaient les hymnes de ma jeunesse. Comme nous le faisons pour nous et les nôtres, nous prions pour la paix de Jérusalem et de tous ceux qu’elle appelle chez elle. C’est vraiment le plus grand privilège de ma vie que de servir comme vice-président un président qui s’intéresse si profondément à notre allié le plus chéri “. L’auteur de ce discours prononcé en juillet 2017 lors de la réunion annuelle de l’organisation Christian United for Israel,le plus important réseau de chrétiens en faveur d’Israël, n’est autre que Mike Pence, le vice-président américain. Ce fils d’Irlandais catholiques, converti à l’évangélisme et adepte du Born Again, ne peut être plus explicite.

 

Précipiter le retour du Christ sur terre

Baptistes, Pentecôtistes, Méthodistes, Presbytériens, Adventistes etc… autant d’églises évangéliques qui essaiment dans le Nouveau Monde. Massivement concentrés dans la Bible Belt, ces adeptes d’une lecture littérale du texte sacré sont fascinés par les prédictions apocalyptiques. Ils se perçoivent comme les derniers témoins de Dieu dans une humanité en perdition. À la marge de cette galaxie dévote, évolue depuis le XIXe siècle un mouvement religieux qui a progressivement gagné en ampleur : le sionisme évangélique. Ce courant hétéroclite compterait aux Etats-Unis plus de 100 000 pasteurs pour 40 millions d’adeptes (sur les 70 millions d’évangéliques américains). Les chrétiens sionistes considèrent comme un commandement divin d’aimer et de soutenir Israël et le peuple juif, élu par Dieu. Cette attachement est du reste raffermi par le mimétisme fort qui lie le messianisme américain des pères fondateurs à l’histoire du peuple hébreu. Bénéficiant de la bienveillance des Néoconservateurs, leur influence peut s’avérer parfois déterminant sur le terrain diplomatique.

Selon le philosophe et théologien Antoine Fleyfel, auteur d’un essai consacré aux fondamentalismes évangélique, sioniste et salafiste (voir encadré), le terme évangélique sioniste désigne un mouvement évangélique qui voit dans la création de l’Etat d’Israël une réalisation des prophéties bibliques préparant le retour du Christ en gloire (Christ Pantocrator) qui viendra juger les vivants et les morts. Croyant la fin du monde imminente, les évangéliques l’attendent avec impatience. Mais pour ce faire, encore faut-il que le « peuple élu » retourne à la « Terre promise », où il est censé embrasser la foi chrétienne.

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Jonathan Guilbaut, Les dieux criminels, Carnets du parvi, 27.10.2017

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À moins d’être d’une mauvaise foi crasse et de rapporter aux religions tous les maux de l’humanité – une thèse que l’on surprend encore sous la plume de gens par ailleurs instruits, il est évident aujourd’hui que bien des conflits prennent racine dans l’instrumentalisation de la religion par la politique. Beaucoup se servent du nom de Dieu pour arriver à leurs fins, le plus souvent tout à fait terrestres, matérielles : pouvoir, gloire, richesse.

Mais cette évidence risque de cacher une autre vérité : la religion est bel et bien capable elle-même d’engendrer du politique, et du politique d’une mouture singulièrement belliqueuse. Ainsi, c’est aux tendances religieuses « politisantes » que s’intéresse le récent essai Les dieux criminels, d’Antoine Fleyfel (Cerf, 2017). L’auteur, spécialiste du christianisme oriental, n’accuse évidemment pas la religion dans son ensemble ni une religion en particulier. Mais il identifie et décortique des courants misant sur une interprétation littérale des livres sacrés pour alimenter des politiques nationales qui entravent les processus de paix, notamment au Moyen-Orient.

Fleyfel s’en tient aux trois courants les plus influents à l’heure actuelle : l’évangélisme sioniste, le sionisme religieux et le salafisme djihadiste. Bien informé et conscient de la complexité de chaque mouvance, il nous fait découvrir maintes organisations publiques qui, au nom d’une conviction religieuse élevée au niveau d’un absolu, engendrent une action politique soutenue et souvent efficace – malheureusement.

C’est le cas de l’évangélisme sioniste. Il est passionnant de constater que si, du côté catholique, un certain littéralisme a mené, historiquement, à l’antisémitisme (« les Juifs sont déicides, etc. »), un littéralisme encore plus poussé à mené certaines branches évangéliques à quasiment idolâtrer le « peuple élu ». Obsédés par certains passages de l’Ancien Testament, des évangéliques investissent une part congrue de leurs efforts « missionnaires » à faire en sorte qu’Israël recouvre tout le territoire de la « Terre promise » selon les limites fixées par la Bible. Pour certains groupes, le retour des Juifs en Terre sainte, puis leur conversion au christianisme, est la condition sine qua non du retour du Christ; pour d’autres, le temps de l’Église ne représente qu’une transition dans le plan de salut de Dieu, qui s’achèvera par la rédemption du peuple de la promesse éternelle. Mais peu importe leur interprétation, les uns et les autres font pression sur le gouvernement des États-Unis, au moins depuis Carter, afin que celui-ci appuie sans réserve Israël, au détriment des Palestiniens. Quiconque se souvient des difficultés d’Obama dans le dossier moyen-oriental ne doutera pas que le lobby chrétien pro-Israël est extrêmement puissant.

À ce sionisme s’ajoute celui de certains Juifs très religieux eux-mêmes. Le sionisme fut d’abord laïque, mais sous l’influence des rabbins Kook, le retour en Terre sainte fut jugé de plus en plus conforme au plan divin. Cette conviction culmina lors de la Guerre de Six jours, qui en a conforté plusieurs dans leur vision religieuse de la géopolitique; mais avec Nétanyahou au pouvoir et une influence grandissante dans l’armée, le sionisme religieux a encore de beaux jours devant lui, sous une forme ou une autre. Évidemment, la vitalité du sionisme religieux engendre des difficultés insurmontables pour la décolonisation de la Cisjordanie et la reconnaissance israélienne d’un État palestinien – et donc pour la paix.

Bref, un essai fouillé et très instructif sur quelques « coulisses du pouvoir » pressenties, mais mal connues dans le détail.

Jonathan Guilbaut

Carnets du parvi

27.10.2017

Tigrane Yégavian, Le fondamentalisme pour les nuls, Afrique Asie, 03.10.2017

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Recension paru dans le magazine Afrique Asie, le 3 octobre 2017

« Si la politique instrumentalise la religion, cette dernière le lui rend bien » affirme l’auteur en guise d’introduction. Fruit d’une recherche de deux ans effectuée sur trois fondamentalismes, cette enquête documentée nous donne de précieuses clés pour mieux saisir la trajectoire et l’ampleur actuelle de l’évangélisme sioniste, du sionisme religieux et du salafisme jihadiste.

Avec ce titre volontiers provocateur, Fleyfel nous renvoie à une exclusivité de conceptions de la transcendance excluant toutes les autres. Jeune philosophe et théologien franco-libanais rompu à l’exercice, l’auteur remet les pendules à l’heure, mettant l’accent sur une dimension reléguée au second plan, à savoir le fondement religieux, théologique et dogmatique de la violence au nom du sacré.

Mobilisant des connaissances historiques et théologiques, Fleyfel revient sur les grands récits millénaristes évangélistes et sionistes en les contextualisant, décryptant au passage la logique de ces systèmes doctrinaux et le contexte dans lequel ils évoluent. L’enquête nous conduit notamment dans les méandres de la machine infernale du Great Awakening et de la Bible Belt états-unienne de leurs innombrables nuances et de l’influence décisive jouée par les sionistes américains auprès des locataires successifs de la Maison Blanche. Avec le recul du chercheur, l’auteur révèle également l’inquiétant processus de radicalisation de la population juive israélienne, naguère à nette majorité laïque, aujourd’hui de plus en plus perméable au discours du Goush Emounim.

Au-delà de sa dimension factuelle ce que nous apprend l’étude est de voir comment le salafisme jihadiste et les deux sionismes (évangélisme sioniste et sionisme religieux) excluent toute exégèse critique des textes religieux sur lesquels ils s’appuient. D’où cette nécessaire mise en évidence du gouffre qui existe entre une lecture littérale du contenu religieux et toute autre critique. L’auteur note à juste titre que ces trois idéologies belliqueuses sont intimement liées à trois Etats : l’Arabie saoudite, les Etats-Unis, « terre bénie » par les pères fondateurs, et Israël. Trois terres sacralisées dans chacun de ces récits millénaristes. Sacralisation qui va de pair avec celle de l’histoire censée se dérouler sur un plan préétabli par Dieu… et l’auteur d’en appeler à tuer ces idoles pompiers pyromanes.

Tigrane Yégavian

Afrique Asie

03.10.2017

Bertrand Wallon, Géopolitique des Chrétiens d’Orient d’Antoine Fleyfel, 27.09.2014

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Recension paru sur le site des Chrétiens de la Méditerranée le 27 septembre 2014

Antoine Fleyfel, franco-libanais, docteur en théologie et en philosophie, est maître de conférences à l’Université catholique de Lille. Responsable des relations académiques à l’OEuvre d’Orient, il est rédacteur en chef de sa publication annuelle : Perspectives et réflexions.

Son livre, Géopolitique des chrétiens d’Orient, est consacré à une analyse de la situation des chrétiens dans 6 pays arabes, pour chacun desquels il retrace l’histoire de leur relations avec l’Etat et la société de leur pays, la place qui leur est reconnue (ou pas) au sein des institutions, la forme que prend leur « dialogue de vie » avec l’islam, et il énonce les défis qu’ils ont à affronter.

Après avoir précisé la notion de « géopolitique », prise au sens de l’espace géographique, historique, politique et culturel dans lequel les chrétiens s’inscrivent dans ces pays arabes, il consacre un premier chapitre à expliciter le terme de « chrétiens d’Orient » (équivalent pour son étude à celui de « chrétiens arabes ») et à présenter la diversité des Eglises d’Orient, dont il propose un regroupement en 7 grandes familles (cf pages 24 à 26). Bien qu’elles soient loin de constituer un ensemble homogène, ces communautés sont pour lui réunies par 3 caractéristiques essentielles :
- l’arabité – en tant que langue, culture et appartenance – qui constitue le dénominateur commun des chrétiens d’Orient ;
- le dialogue de vie avec l’Islam, imposé par la cohabitation historique islamo-chrétienne dans l’Orient arabe ;
- et enfin, la question palestinienne et l’engagement pour la cause palestinienne, qui constituent la « cause commune » du monde arabe. A l’exception de l’Irak, tous les pays qu’il étudie ont d’ailleurs une frontière commune avec la Palestine.
Ces pays se voient ensuite chacun consacrer un chapitre, dont le titre éclaire la situation et les défis des chrétiens arabes qui en font partie :
- « Le Liban, pays du régime confessionnel » (ch. 2)
- « La Jordanie, royaume des chrétiens heureux ? » (ch. 3)
- « L’Irak, terre des exodes chrétiens ? » (ch. 4)
- « La Terre Sainte, souffrances et espoirs du lieu d’origine » (ch. 5, consacré à la situation des Palestiniens chrétiens, à la fois en Palestine et en Israël)
- « L’Egypte, le combat pour la citoyenneté » (ch. 6)
- « La Syrie, pays des minorités protégées ? » (ch. 7)

Chacun de ces chapitres constitue une passionnante étude associant un rappel des principaux évènements historiques ayant durablement façonné la situation des chrétiens dans ce pays ; une estimation de leur poids démographique et politique ; leurs rapports avec les institutions de l’Etat ; leur rôle éducatif, culturel et social ; et les enjeux actuels de leur présence et des questions auxquelles ils sont confrontés. C’est une très utile présentation du contexte historique et politique de ces pays et des relations islamo-chrétiennes qui s’y sont établies, ainsi qu’une aide précieuse à la compréhension des évènements, y compris les plus difficiles voire tragiques, auxquels ces communautés ont pu être confrontées.

A noter, bien que l’écriture du livre ait été achevée à l’été 2013, le chapitre consacré à l’Irak qui s’avère particulièrement éclairant sur les causes et les étapes d’une « longue descente aux enfers qui n’en finit pas » (p. 99) et d’un « chaos sécuritaire poussant violemment et rapidement à l’exode » (p. 115) malgré les efforts des Eglises pour préserver une présence chrétienne dans ce pays.

La question que pose l’auteur pour les chrétiens d’Irak (et qui peut valoir pour d’autres pays arabes) est dès lors la suivante : « Le gouvernement central et l’islam politique auront-ils le courage de relever le défi du pluralisme, de la citoyenneté et des droits de l’homme ? Seul ce défi peut actuellement prévaloir sur le fanatisme et le terrorisme » (p. 121).

Dans la plupart des pays décrits par l’auteur cette question est d’autant plus d’actualité que la légitimité du pouvoir politique est souvent fragile, constituant ainsi une source d’insécurité et un facteur d’émigration pour les minorités (dont les chrétiens). Et par ailleurs la société dans laquelle vivent les chrétiens arabes est confrontée à l’influence croissante d’un islam radical, qui fragilise les formes historiques du dialogue interreligieux qui a pu être établi avec un islam modéré. C’est notamment le cas en Egypte, auquel l’auteur consacre un chapitre très éclairant sur les discriminations subies par les coptes et l’évolution des relations entre l’église copte et le pouvoir politique.

La question de la permanence de la présence de chrétiens dans ces pays se pose donc souvent de façon aiguë, surtout lorsque, comme en Palestine, une situation économique très précaire laisse peu d’alternative à l’exil.
A contrario, on lira avec intérêt la description de la situation des chrétiens en Jordanie, où le soutien de la monarchie hachémite mais aussi des garanties institutionnelles paraissent avoir pu assurer une liberté de culte et une protection contre les discriminations, et permettent en corollaire aux chrétiens un engagement important dans le domaine éducatif, culturel et social.

Dans la conclusion du livre, A. Fleyfel souligne que les chrétiens d’Orient représentent « l’Autre » dans l’Orient arabe, « l’élément qui pousse à sortir de soi, qui provoque à la recherche de régimes politiques citoyens, garants de la diversité humaine et de la liberté de conscience » (p. 212).
L’auteur, convaincu de l’importance de la présence de communautés chrétiennes dans ces pays, fait preuve d’une grande lucidité sur les menaces qui existent (y compris parfois les « démons internes » des églises) et les défis qu’elles doivent relever. Et à ce titre, sans sous-estimer les difficultés auxquelles ces chrétiens sont confrontés, il relève comme un signe d’espoir pour l’avenir le fait que « beaucoup de chrétiens et de musulmans arabes se rejoignent dans un combat laïc et citoyen pour l’homme arabe ».

Relativement court pour un aussi vaste sujet, d’une écriture dense mais claire, cet ouvrage s’appuie sur une solide documentation complétée par de nombreuses notes de bas de page. Celles-ci fournissent de nombreuses pistes d’approfondissement (par exemple en ce qui concerne les positions des églises chrétiennes arabes sur la Palestine, ou sur l’engagement des communautés chrétiennes dans l’action éducative et sociale). Voici donc un livre qui apporte d’indispensables et passionnantes clés de compréhension historique sur les situations si diverses dans lesquelles se trouvent ces communautés chrétiennes, qu’elles soient importantes quantitativement (Egypte) ou proportionnellement à la population (Liban), ou, au contraire, devenues très minoritaires.

Ce livre ouvre des pistes de réflexion très éclairantes quant à l’avenir possible de la présence et du témoignage des chrétiens sur le sol arabe.

Bertrand Wallon

Chrétiens de la Médierranée

27.09.2014

Annie Laurent, Géopolitique d’une chrétienté, L’homme nouveau, 01.02.2014

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Article paru dans L’Homme nouveau n° 1559 du 1er février 2014

GÉOPOLITIQUE D’UNE CHRÉTIENTÉ

Titulaire de deux doctorats, l’un de philosophie, l’autre de théologie, obtenus dans les universités de Paris et de Strasbourg, Antoine Fleyfel vient de publier Géopolitique des chrétiens d’Orient (1) dont la lecture est vivement recommandable. L’auteur, franco-libanais, commence par s’interroger sur le bien-fondé de la formule globale « chrétiens d’Orient » appliquée à ces disciples du Christ dont les identités ethniques, religieuses et nationales sont multiples. Cette désignation ne manque pas d’ambiguïté non plus si l’on tient compte du fait que l’Orient chrétien s’étend bien au-delà des frontières du Levant, à l’est et au nord (on pense, entre autres, à l’Inde et aux pays slaves). Fleyfel choisit finalement de conserver l’appellation classique en limitant toutefois son étude aux chrétiens du monde arabe, répartis sur six territoires (Liban, Jordanie, Irak, Terre sainte, Egypte et Syrie). Avec clarté, il présente la position de ces communautés dans chacun de ces pays à l’époque moderne, expliquant leurs évolutions politiques à travers leur rapport à l’arabité (alors que beaucoup d’entre elles ne sont pas de souche arabe mais ont été arabisées à partir de la conquête musulmane) et leurs relations avec l’Islam contemporain, tout ceci sur le fond des bouleversements surgis ces dernières décennies au Proche-Orient (création d’Israël, guerres d’Irak, terrorisme, révoltes arabes, etc.).

Dans la liste des pays retenus, le Liban occupe la première place en raison du statut privilégié dont disposent ses citoyens chrétiens comparé à ceux du voisinage. L’auteur s’attarde sur les événements douloureux survenus au pays du Cèdre depuis 1975 et sur leurs conséquences dommageables pour les chrétiens. A cet égard, il faut lui savoir gré de montrer en quoi l’expression « guerre civile » trop souvent retenue en Occident pour qualifier ce conflit est erronée. A cause de sa fragilité congénitale, le Liban attire toutes sortes d’ingérences étrangères ; il est le réceptacle de tous les antagonismes régionaux, voire internationaux. Déprimés, frustrés, et surtout divisés, les chrétiens ont perdu beaucoup de leur influence politique mais, souligne l’auteur, ils manifestent une vitalité stimulante au niveau ecclésial et culturel.

En Jordanie, la bienveillance de la monarchie hachémite envers les Eglises suffit-elle à rendre leurs fidèles heureux ? Les chrétiens d’Irak et de Syrie pourront-ils survivre au chaos actuel ? Ceux d’Egypte obtiendront-ils enfin d’être pleinement respectés ? Comment les baptisés peuvent-ils survivre en Terre sainte ? Partout, l’islamisme croissant pèse lourd sur l’avenir. Face à de tels défis, Antoine Fleyfel souhaite pourtant que les chrétiens arabes résistent à la tentation du repli identitaire au profit du combat pour faire triompher les valeurs qui leur sont chères. D’après lui, c’est pour eux le seul moyen de servir la cause de ce monde arabe dont ils ont intérêt à se sentir solidaires.

Annie Laurent

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(1) L’Harmattan, 215 p., 23 €.

 

L’avenir des chrétiens d’Orient, une vision optimiste, revue Conflits, 02.2014

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Annie Laurent, Présentation de la Géopolitique des chrétiens d’Orient, Radio Espérance, 15.01.2014

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Je voudrais aujourd’hui présenter un livre récent publié par les éditions L’Harmattan sous le titre « Géopolitique des chrétiens d’Orient ». Son auteur, Antoine Fleyfel, Français d’origine libanaise, enseigne à l’Université catholique de Lille.

            Dans la masse des nombreux ouvrages consacrés ces temps-ci aux chrétiens d’Orient, on peut se demander ce que celui-ci apporte de nouveau. Son propos est d’analyser la place et le rôle des chrétiens dans l’Orient arabe (Liban, Jordanie, Irak, Terre sainte, Egypte et Syrie), zone à laquelle l’auteur a choisi de se limiter. Cela exclut donc la Turquie et l’Iran, pays qu’on classe habituellement dans l’ensemble territorial désigné par « Proche-Orient ».

Ce choix a le mérite de préserver une unité culturelle fondée sur le concept d’arabité. Aujourd’hui, cette identité, qui s’est imposée par la conquête arabo-musulmane à partir du VIIème siècle, ne pose pratiquement plus de problème aux chrétiens de la région ; certains la revendiquent même avec fierté. Pourtant, les seuls qui soient vraiment de souche arabe sont ceux de Jordanie et une partie de ceux de Palestine, car ces deux territoires constituaient jadis le nord de l’Arabie. Les autres chrétiens du Proche-Orient ne sont pas tous de souche arabe. Ainsi, en Irak, les assyro- chaldéens se réfèrent à l’ancien peuple assyrien qui composait autrefois la Mésopotamie ; en Egypte, les coptes tiennent à leurs racines qui remontent à l’époque des Pharaons ; au Liban, les maronites aiment parfois se rattacher aux Phéniciens qui peuplaient encore le littoral méditerranéen au temps de Jésus. L’Evangile nous rapporte que le Christ en a rencontrés à Tyr et à Sidon.

Quant aux chrétiens de Syrie, bien que n’étant pas, eux non plus, à strictement parler de souche arabe, ils n’ont aucun problème avec cette identité. Cela provient du fait que l’idéologie du nationalisme arabe est née à Damas au début du XXème siècle ; elle a été conçue et portée par des chrétiens. Il s’agissait pour eux de promouvoir un système social et politique fondé sur l’arabité et non plus sur l’islam, donc sur un critère ethnique ou culturel et non religieux. Pour des communautés devenues minoritaires, cette option avait l’avantage de transcender les clivages confessionnels et devait, en principe, ouvrir la voie à l’égalité entre tous les citoyens. Le régime actuel qui gouverne la Syrie est d’ailleurs l’héritier de cette idéologie. Quel que soit le regard que l’on porte sur l’autoritarisme du président Bachar El-Assad, il faut reconnaître qu’il a su organiser des relations apaisées entre les communautés religieuses de son pays. Cela permet de comprendre la position inconfortable des chrétiens dans le contexte de crise actuel qui leur fait redouter un changement de régime. Antoine Fleyfel explique très bien leur situation, avec toutes les nuances qui s’imposent.

Il reste cependant au Proche-Orient des chrétiens qui ont résisté à l’arabisation. Tel est surtout le cas des Arméniens qui, tout en parlant l’arabe, ont conservé leur langue et leur culture propres.

            L’auteur donne au Liban la première place. Et c’est normal, compte tenu du statut d’exception dont jouissent ses citoyens chrétiens, comparé à ceux du voisinage. A propos des crises que connaît le pays du Cèdre depuis 1975, il faut savoir gré à Fleyfel d’expliquer en quoi l’expression « guerre civile », trop souvent retenue en Occident, est erronée. A cause de sa fragilité congénitale, le Liban multiconfessionnel attire toutes sortes d’ingérences et de convoitises étrangères ; il est le réceptacle de tous les antagonismes régionaux, voire internationaux. Déprimés, frustrés, et surtout divisés, les chrétiens ont perdu beaucoup de leur influence politique mais, souligne l’auteur, ils manifestent une vitalité stimulante au niveau ecclésial et culturel.

            Antoine Fleyfel montre comment, dans les six pays objet de son étude, l’islamisme triomphant, qui a vaincu l’arabisme laïcisant, pèse sur l’avenir des chrétiens. Face à un tel défi, il souhaite que les disciples du Christ résistent à la tentation du repli identitaire au profit du combat pour faire triompher les valeurs qui leur sont chères. D’après lui, c’est pour eux le seul moyen de servir la cause de ce monde arabe dont ils ont intérêt à se sentir solidaires.

 Annie Laurent

Radio Espérance

15.01.2014

Les chrétiens d’Orient, avec Carole Dagher et Antoine Fleyfel, L’Orient Le Jour, 26.09.2013

Publié dans l’Orient Le Jour le 26.09.2013

RENCONTRE-DÉBAT À PARIS C’est sous le thème des « Chrétiens d’Orient » qu’une rencontre a été organisée à l’iReMMO (Institut de recherche et d’études Méditerranée et Moyen-Orient) avec Carole Dagher, écrivain, journaliste et politologue, et Antoine Fleyfel, maître de conférences à l’Université catholique de Lille et docteur en philosophie et en théologie, et ce à l’occasion de la parution de leurs nouveaux ouvrages, Réflexions libanaises et Géopolitique des chrétiens d’Orient, tous deux parus dans la collection Pensée religieuse et philosophique arabe, chez L’Harmattan.

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Dans Réflexions libanaises, Carole Dagher aborde les quatre axes d’appartenance identitaire qui sont les siennes : être libanaise et maronite, faire partie de la chrétienté d’Orient et porter un patrimoine culturel arabe. Quand on appartient à ces quatre ensembles à la fois, quel rôle assumer dans son environnement ? « Sommes-nous maîtres de notre destin ou bien condamnés à reproduire les schémas inhérents à notre géographie sociale, religieuse, politique ? Avons-nous encore la capacité de façonner l’avenir ou seulement le luxe de le penser ? Le Liban est-il une belle idée qui peine à se matérialiser ? » s’interroge l’auteure. Elle y analyse notamment les rouages d’une démocratie libanaise, à l’origine « idéale », mais que les marchandages confessionnels ont viciée, y rend un hommage notoire à deux figures maronites qui l’ont marquée, les pères Youakim Moubarak et Michel Hayek, tente de formuler la vocation des chrétiens d’Orient et aborde les questions fondamentales de la reconstruction d’un État de droit, qui reste le grand chantier à réaliser, au Liban comme dans tout le monde arabe, en appelant de ses vœux une nouvelle renaissance arabe.

Antoine Fleyfel analyse, quant à lui, avec beaucoup d’acuité, l’espace géographique, historique et culturel, des chrétiens du Proche-Orient arabe, dans les six pays du Machreq, le Liban, la Syrie, la Jordanie, la Terre sainte, l’Irak et l’Égypte. Cet espace qui « modèle et détermine leur présence, leur politique et leur avenir, est en extension, dans le sens où leur cause traverse, grâce à la mondialisation, les frontières de leur pays, pour parvenir aux diasporas et aux États », précise-t-il. Grâce aux technologies de l’information, cet espace devient aussi celui de la circulation des informations. L’auteur, qui s’occupe également des relations académiques de l’Œuvre d’Orient, annonce la couleur dès l’introduction : récusant les « prophéties de malheur » qui prédisent la disparition des chrétiens d’Orient, il considère que ceux-ci, en tant que chrétiens arabes, « appartiennent au devenir de leurs pays » et vivent des situations politiquement, ou géopolitiquement, différentes. Les rapports de force auxquels ils sont soumis sont essentiellement liés au facteur démographique, au pouvoir économique, politique et militaire, ainsi qu’aux idées, cultures et religions, souligne encore Antoine Fleyfel.

Cette approche géopolitique des chrétiens d’Orient pousse l’auteur à développer leur histoire dans chaque pays abordé, leur statut, leur rapport à l’islam, les problèmes socio-économiques et politiques auxquels ils sont confrontés et les perspectives d’avenir. Cette approche différenciée et « nationale » permet d’envisager avec plus de nuances la situation et le combat spécifique des chrétiens dans leurs pays respectifs, sans généralisation. C’est, pour l’auteur de la Théologie contextuelle arabe – Modèle libanais (2011), qui dédie son livre au philosophe Mouchir Aoun, l’approche la plus réaliste qui soit d’une cause qui est loin d’être uniforme.

Jacques Schouwey, recension de la “Théologie contextuelle arabe” publiée dans “Choisir” (Suisse), revue culturelle, n° 625 – janvier 2012, p.39-40

Recension de la “Théologie contextuelle arabe” effectuée par Jacques Schouwey dans “Choisir” (Suisse), revue culturelle, n° 625 – janvier 2012, p.39-40.

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Antoine Fleyfel, La théologie contexte arabe. Modèle libanais, coll. “Pensée religieuse & philosophique arabe”, L’Harmattan, Paris, 2011, 330 p., 31,50 euros.

Franco-libanais né à Beyrouth en 1977, Antoine Fleyfel est un homme aux multiples talents : musicien, journaliste, polyglotte, traducteur, enseignant, il est docteur en philosophie et en théologie. Dès 2012, il enseignera ces deux branches à l’Université catholique de Lille.
L’ouvrage qu’il vient de publier est sa thèse de doctorat sur quelques théologiens libanais. Il donne des informations précieuses sur l’histoire, la théologie et la vie des communautés chrétiennes au Liban sous ses aspects humain, culturel, politique, œcuménique et interreligieux. L’auteur y montre aussi les nombreux défis auxquels devraient faire face les chrétiens au Moyen-Orient.
En prenant la théologie libanaise comme modèle de la théologie contextuelle, l’Auteur présente « un nouveau paradigme de la théologie qui opère un changement dans le monde de la théologie, au niveau de sa pratique, de son élaboration et de son rapport à l’Ecriture, aux traditions et au contexte.» (63) La théologie contextuelle, qui tient compte de l’expérience subjective, doit permettre d’éviter de confondre christianisation et occidentalisation. Les penseurs dont les idées sont présentées et analysées ont tous en commun trois éléments majeurs : leur souci de l’œcuménisme, le soin de proposer des critères pour un dialogue interreligieux novateur évitant tout prosélytisme, et une position claire sur la question palestinienne. Tous aussi, selon Fleyfel, s’opposent au sionisme, tout en respectant le judaïsme.
Michel Hayek veut trouver à l’islam une place dans l’histoire du salut. Rattachant l’islam à Abraham, il affirme qu’il n’est ni anti-juif, ni anti-chrétien, mais anté-juif et anté-chrétien. Pour lui, le Liban chrétien – et les maronites en particulier – a une grande responsabilité en Orient : il doit rendre accessible le Christ aux musulmans. Son message n’est pas seulement spirituel, mais aussi humaniste. Il touche à la liberté et au pluralisme. Hayek s’oppose au confessionnalisme (égalité des représentants chrétiens et musulmans dans les pouvoirs publics), car c’est lui qui est souvent considéré comme la cause du problème libanais et de la guerre. Le confessionnalisme « empêche les Libanais d’être libres au sein de leur patrie et d’être des hommes. »(98).
Farouche défenseur de la cause palestinienne, Youakim Moubarak veut que le dialogue islamo-chrétien aborde des questions dogmatiques et n’en reste pas à des questions éthiques et culturelles. Pour lui, l’islam n’est pas une dérive chrétienne sectaire, mais une réactualisation arabe de la foi d’Abraham. (109) Il voit dans l’islam une religion universelle. Un axe important de sa pensée est celui de l’appartenance des chrétiens d’Orient au monde arabe.
Archevêque de Beyrouth entre 1965 et 1975, Grégoire Haddad est démis de ses fonction par le synode, parce qu’il ne correspond pas au standing de son rang, il est trop humble. Surnommé « l’évêque rouge », il est connu pour son engagement social. Il veut une « recherche religieuse radicale », « parce que la religion est une dimension de l’homme et de la société, dimension non provisoire, mais fondamentale et inhérente à l’homme. » (154-5) Sans nier le rôle de l’Ecriture, de la Tradition et du Magistère, Haddad considère que seuls le Christ et l’homme sont les critères absolus de la recherche religieuse. Dans sa démarche, il veut libérer le Christ des représentations traditionnelles pour « faire parvenir le Christ vivant à l’homme vivant. » (158) Pour le Liban, Haddad milite en faveur d’un engagement chrétien en politique et pour un régime politique laïc. Une laïcité globale doit pouvoir viser l’intérêt général. Fleyfel montre que la conception de Haddad rencontre des difficultés de la part des musulmans pour qui les herméneutiques du sacré sont intransigeantes, alors que le christianisme de Haddad repose sur une liberté herméneutique et exégétique.
Présentant la pensée de Georges Khodr, l’Auteur y voit un évêque orthodoxe qui « pense aux voies de rencontre possibles avec l’islam. » (177) Quatre axes articulent cette pensée : le mouvement de réforme du monde arabe, l’engagement pour la cause palestinienne, la dénonciation du sionisme et la réflexion sur la situation au Liban, au Moyen-Orient et dans le monde entier à partir de la foi chrétienne.
Khodr reprend le concept d’une « Eglise des Arabes », développé par Jean Corbon. Il dissocie arabité et arabisme, laïcité et laïcisme ou sécularisme, pour faire ressortir la nécessité de séparer la religion et la politique. La théologie politique de Khodr lie intimement arabité, laïcité et cause palestinienne.
Quant à Mouchir Aoun, jeune penseur libanais, il « propose des solutions aux impasses du dialogue interreligieux, pense les potentialités du renouveau du discours théologique arabe et suggère une laïcité modérée qui est supposées délivrer le Liban des impasses du confessionnalisme. » (219) Il considère le pluralisme religieux comme l’antidote à la violence dans son pays.
S’il voit dans la théologie contextuelle un progrès dans la pensée et des voies d’avenir pour l’avenir de la cohabitation des religions en milieu arabe, Fleyfel déplore cependant que les tentatives élaborées par les penseurs abordés n’aient pas encore eu de suite dans les faits.
Ouvrage de fine analyse et de questionnements multiples, ce livre constitue une excellente approche du milieu théologique, politique, culturel et social du Liban et de la place de ce pays comme modèle possible pour l’établissement d’une paix durable au Moyen Orient.

Jacques Schouwey

Christian Cannuyer, recension de la “Théologie contextuelle arabe” publiée dans les Mélanges de Sciences Religieuses, Université Catholique de Lille, T. 68, 2011, n° 3, p. 61-63

Recension de la “Théologie contextuelle arabe” effectuée par Christian Cannuyer dans les Mélanges de Sciences Religieuses, Université Catholique de Lille, T. 68, 2011, n° 3, p. 61-63.

MSR Lille

Antoine Fleyfel, La théologie contexte arabe. Modèle libanais, coll. “Pensée religieuse & philosophique arabe”, L’Harmattan, Paris, 2011, 330 p., 31,50 euros.

En ces jours de colère où le “printemps arabe” suscite chez nombre de chrétiens d’Orient, comme chez beaucoup de leurs concitoyens musulmans, l’espérance de voir émerger des sociétés citoyennes ouvertes à la liberté religieuse – non sans que les étreigne aussi l’angoisse d’une possible dérive vers de mortelles radicalisations identitaires – , ce livre, issu d’une thèse de doctorat défendue à l’Université de Strasbourg, tient à la fois du travail académique et d’une volonté d’engagement personnel de son auteur dans le renouvellement du discours chrétien arabe. Disons d’entrée de jeu qu’on y trouvera de féconds éléments de réflexion et d’exceptionnelles clefs d’analyse de la situation et du rôle des chrétiens arabes, notamment au Liban, dans un contexte où la montée des fondamentalismes religieux, l’instabilité politique chronique de la région, ses difficultés économiques, ses mutations démographiques, donnent le sentiment que leurs Églises sont arrivées à un moment critique de leur histoire, certains évoquant même la perspective de leur effacement définitif, sinon de leur disparition.

Selon l’auteur, cette situation appelle une manière de “réincarnation” de la théologie chrétienne proche-orientale, tenant compte des spécificités du contexte arabo-musulman et se distanciant à cette fin – sans les rejeter pour autant – des héritages d’une théologie traditionnelle focalisée sur le passé, comme des modèles “clef sur porte” importés de la théologie occidentale. C’est le témoignage évangélique et le service de l’homme arabe, tout homme arabe, qui doivent être au centre de ce renouveau invitant chaque chrétien à “incarner l’amour là où il se trouve”, à être “le sel de la terre et l’instrument de la paix dans une région constamment ravagée par la guerre, la misère” (p. 306). Il s’agit ainsi d’élaborer une véritable “théologie contextuelle arabe”, pour reprendre un concept dont A. Fleyfel expose, dans le premier chapitre de son ouvrage, la genèse dans les milieux missionnaires œcuméniques à partir des années ’70, et décrit les grandes tendances représentées par des auteurs comme Hesselgrave, Rommen, Matheny, Boff, Zorn, Sedmak, Schreiter, Bevans – dont la réflexion lui semble particulièrement pertinente pour le cas libanais — et Pears.

Or quelques théologiens libanais se sont engagés, selon A. Fleyfel, dans cette voie d’une “théologie contextuelle” sans la percevoir explicitement comme telle, tel Monsieur Jourdain faisant de la prose en l’ignorant. Trop peu considérés au Liban même et dans le monde arabe, totalement méconnus en Occident, ces théologiens sortent la théologie orientale de l’enfermement convenu où la confinent l’histoire tortueuse des christologies, la splendeur spirituelle des Pères, les turbulences des ecclésiologies ou la somptuosité des traditions liturgiques. “La théologie en Orient est aussi une question de vie, une pensée chrétienne qui cherche continuellement les meilleurs moyens nécessaires pour témoigner de la manière la plus adéquate de l’amour du Nazaréen” (p. 22). En cela, A. Fleyfel reprend un chantier ouvert – et hélas assez vite avorté ! – , voici un quart de siècle, par le “Centre de Théologie du Moyen-Orient” (cf. le 1er Symposium au titre révélateur, Pour une théologie contemporaine du Moyen-Orient, Institut St-Paul de Philosophie et de Théologie, Harissa, 1987), au sein duquel œuvrait notamment le P. Serge Descy, mon prédécesseur à la direction de la revue Solidarité-Orient (Bruxelles).

C’est l’œuvre de cinq de ces théologiens pionniers qu’A. Fleyfel explore avec beaucoup de finesse et de sympathie : les maronites Michel Hayek (1928-2005) et Youakim Moubarac (1924-1995), l’archevêque grec-melkite-catholique de Beyrouth Grégoire Haddad (1924 -) – démis de ses fonctions en 1975 pour sa “théologie de la libération” trop audacieuse et “rouge” —, le métropolite grec-orthodoxe de Byblos et Botris Georges Khodr (1923-), et le jeune (né en 1964) professeur de l’Université Libanaise Mouchir Aoun. L’auteur y associe les travaux du P. Jean Corbon (1924-2001), prêtre de l’Église grecque-mellkite-catholique et une des plus grandes figures de l’œcuménisme moyen-oriental, célèbre pour un essai qui fit date : L’Église des Arabes (Paris, Cerf, 1977, 2007²). À l’exception d’Aoun, ces auteurs furent contemporains de la naissance de la République libanaise et des bouleversements majeurs qu’a connus le Proche-Orient dans les décennies suivantes, surtout depuis la création dramatique de l’État d’Israël ayant entraîné l’exode des Palestiniens et une succession de guerres traumatisantes. La guerre “civile” libanaise, de 1975 à 1991, a été pour eux source d’un grave désappointement, notamment à l’égard du dialogue islamo-chrétien, ce qui explique le nombre malheureusement très réduit de théologiens actuels s’inscrivant dans leur sillage.

Cinq grands axes charpentent la “théologie contextuelle” arabe et libanaise qui se dégage des écrits des théologiens retenus par Fleyfel : 1. Un regard nouveau sur l’islam, auquel est reconnu une participation à la vérité divine, que ce soit dans une perspective inclusiviste (Khodr, Hayek) considérant que le Christ est à l’œuvre dans toute les religions, ou dans la perspective plus résolument pluraliste de Moubarac (l’islam est une religion authentiquement abrahamique) ou d’Aoun (la pluralité des religions a un sens au yeux de Dieu; l’islam a une expérience unique de Dieu), sans oublier l’option “orthopraxique” de Haddad qui invite à une rencontre existentielle profonde entre chrétiens et musulmans autour des grandes causes de l’humanité bafouée et souffrante. 2. L’exigence œcuménique, le souhait de dépasser les divisions historiques et de reconstruire l’Unité de l’Église, indispensable à la crédibilité du témoignage chrétien en Orient arabo-musulman. Cela passe par la rupture avec l’uniatisme ou le prosélytisme agressif, dans une perspective de restauration de la communauté ecclésiale antiochienne et du retour à ses sources spécifiques. 3. Un renouveau de la théologie insistant sur la quête du sens de la présence chrétienne au Moyen-Orient, sur la mise en œuvre de formulations théologiques adaptées au contexte libanais et arabe, soucieuse des implications politiques et sociales du message évangélique , résolument engagée dans l’arabité. 4. Dans la foulée, la théologie ne peut faire l’impasse sur sa dimension politique : lutte pour la promotion de l’être humain, du pluralisme, de la justice sociale, dans le cadre d’États à tendance “laïque” ou “civique”, rejetant le confessionnalisme, encourageant sans défaillance la cause palestinienne et s’opposant fermement au sionisme exclusiviste incarné par l’État d’Israël, qui est une déformation nuisible du judaïsme avec lequel le dialogue et la rencontre doivent être au contraire recherchés. 5. Tous ses aspects sont indissociables d’une “théologie de la libération” (toujours implicite dans la concept de “théologie contextuelle”), qui n’est que peu consciente chez la plupart des auteurs étudiés mais qui implique la libération du discours théologique des obscurités inutiles héritées du passé et considère comme une priorité la libération de l’homme arabe des oppressions politiques, sociales et économiques dont il souffre au Proche-Orient.

On voit à quel point ces axes balisent les chemins où s’engagent d’ores et déjà maints chrétiens arabes, laïcs et hommes d’Église, en ces heures cruciales et grosses d’incertitude où le vacillement des cadres vermoulus des dictatures apparaît comme un kairos, un moment décisif où le témoignage chrétien doit, en Orient, s’ouvrir à l’aggiornamento qui lui permettra d’être, à la lumière de l’impératif d’amour enseigné par le Christ, ferment d’humanité dans ces nouvelles sociétés en gestation. À cet aggiornamento salutaire, Antoine Fleyfel croit de tout son cœur, avec tout son enthousiasme et toute son intelligence. Voilà pourquoi son livre est essentiel.

Christian Cannuyer