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Jacques Schouwey, recension de la “Théologie contextuelle arabe” publiée dans “Choisir” (Suisse), revue culturelle, n° 625 – janvier 2012, p.39-40

Recension de la “Théologie contextuelle arabe” effectuée par Jacques Schouwey dans “Choisir” (Suisse), revue culturelle, n° 625 – janvier 2012, p.39-40.

chosir

Antoine Fleyfel, La théologie contexte arabe. Modèle libanais, coll. “Pensée religieuse & philosophique arabe”, L’Harmattan, Paris, 2011, 330 p., 31,50 euros.

Franco-libanais né à Beyrouth en 1977, Antoine Fleyfel est un homme aux multiples talents : musicien, journaliste, polyglotte, traducteur, enseignant, il est docteur en philosophie et en théologie. Dès 2012, il enseignera ces deux branches à l’Université catholique de Lille.
L’ouvrage qu’il vient de publier est sa thèse de doctorat sur quelques théologiens libanais. Il donne des informations précieuses sur l’histoire, la théologie et la vie des communautés chrétiennes au Liban sous ses aspects humain, culturel, politique, œcuménique et interreligieux. L’auteur y montre aussi les nombreux défis auxquels devraient faire face les chrétiens au Moyen-Orient.
En prenant la théologie libanaise comme modèle de la théologie contextuelle, l’Auteur présente « un nouveau paradigme de la théologie qui opère un changement dans le monde de la théologie, au niveau de sa pratique, de son élaboration et de son rapport à l’Ecriture, aux traditions et au contexte.» (63) La théologie contextuelle, qui tient compte de l’expérience subjective, doit permettre d’éviter de confondre christianisation et occidentalisation. Les penseurs dont les idées sont présentées et analysées ont tous en commun trois éléments majeurs : leur souci de l’œcuménisme, le soin de proposer des critères pour un dialogue interreligieux novateur évitant tout prosélytisme, et une position claire sur la question palestinienne. Tous aussi, selon Fleyfel, s’opposent au sionisme, tout en respectant le judaïsme.
Michel Hayek veut trouver à l’islam une place dans l’histoire du salut. Rattachant l’islam à Abraham, il affirme qu’il n’est ni anti-juif, ni anti-chrétien, mais anté-juif et anté-chrétien. Pour lui, le Liban chrétien – et les maronites en particulier – a une grande responsabilité en Orient : il doit rendre accessible le Christ aux musulmans. Son message n’est pas seulement spirituel, mais aussi humaniste. Il touche à la liberté et au pluralisme. Hayek s’oppose au confessionnalisme (égalité des représentants chrétiens et musulmans dans les pouvoirs publics), car c’est lui qui est souvent considéré comme la cause du problème libanais et de la guerre. Le confessionnalisme « empêche les Libanais d’être libres au sein de leur patrie et d’être des hommes. »(98).
Farouche défenseur de la cause palestinienne, Youakim Moubarak veut que le dialogue islamo-chrétien aborde des questions dogmatiques et n’en reste pas à des questions éthiques et culturelles. Pour lui, l’islam n’est pas une dérive chrétienne sectaire, mais une réactualisation arabe de la foi d’Abraham. (109) Il voit dans l’islam une religion universelle. Un axe important de sa pensée est celui de l’appartenance des chrétiens d’Orient au monde arabe.
Archevêque de Beyrouth entre 1965 et 1975, Grégoire Haddad est démis de ses fonction par le synode, parce qu’il ne correspond pas au standing de son rang, il est trop humble. Surnommé « l’évêque rouge », il est connu pour son engagement social. Il veut une « recherche religieuse radicale », « parce que la religion est une dimension de l’homme et de la société, dimension non provisoire, mais fondamentale et inhérente à l’homme. » (154-5) Sans nier le rôle de l’Ecriture, de la Tradition et du Magistère, Haddad considère que seuls le Christ et l’homme sont les critères absolus de la recherche religieuse. Dans sa démarche, il veut libérer le Christ des représentations traditionnelles pour « faire parvenir le Christ vivant à l’homme vivant. » (158) Pour le Liban, Haddad milite en faveur d’un engagement chrétien en politique et pour un régime politique laïc. Une laïcité globale doit pouvoir viser l’intérêt général. Fleyfel montre que la conception de Haddad rencontre des difficultés de la part des musulmans pour qui les herméneutiques du sacré sont intransigeantes, alors que le christianisme de Haddad repose sur une liberté herméneutique et exégétique.
Présentant la pensée de Georges Khodr, l’Auteur y voit un évêque orthodoxe qui « pense aux voies de rencontre possibles avec l’islam. » (177) Quatre axes articulent cette pensée : le mouvement de réforme du monde arabe, l’engagement pour la cause palestinienne, la dénonciation du sionisme et la réflexion sur la situation au Liban, au Moyen-Orient et dans le monde entier à partir de la foi chrétienne.
Khodr reprend le concept d’une « Eglise des Arabes », développé par Jean Corbon. Il dissocie arabité et arabisme, laïcité et laïcisme ou sécularisme, pour faire ressortir la nécessité de séparer la religion et la politique. La théologie politique de Khodr lie intimement arabité, laïcité et cause palestinienne.
Quant à Mouchir Aoun, jeune penseur libanais, il « propose des solutions aux impasses du dialogue interreligieux, pense les potentialités du renouveau du discours théologique arabe et suggère une laïcité modérée qui est supposées délivrer le Liban des impasses du confessionnalisme. » (219) Il considère le pluralisme religieux comme l’antidote à la violence dans son pays.
S’il voit dans la théologie contextuelle un progrès dans la pensée et des voies d’avenir pour l’avenir de la cohabitation des religions en milieu arabe, Fleyfel déplore cependant que les tentatives élaborées par les penseurs abordés n’aient pas encore eu de suite dans les faits.
Ouvrage de fine analyse et de questionnements multiples, ce livre constitue une excellente approche du milieu théologique, politique, culturel et social du Liban et de la place de ce pays comme modèle possible pour l’établissement d’une paix durable au Moyen Orient.

Jacques Schouwey

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