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L’action de Mgr Félix Charmetant, directeur de l’Œuvre d’Orient (1885-1921), en faveur de la cause arménienne

Article scientifique paru en deux parties dans la revue de l’Œuvre d’Orient. N° 780 (2015), n° 781 (2015).

 

Oeuvre-d-Orient

Introduction

 

En cette année 2015 qui commémore le centenaire du génocide arménien, les concernés et les sympathisants font de leur mieux pour mettre en lumière les circonstances de ce drame, afin de le faire connaître et pour agir dans le sens d’une pleine reconnaissance et d’un dédommagement. À cette occasion, il est du devoir de mémoire de parler de l’une des personnes qui agirent le plus en France en faveur des Arméniens de l’Empire ottoman, sur trois décennies, Mgr Félix Charmetant (1844-1921), directeur de l’Œuvre d’Orient de 1885 jusqu’à sa mort.

S’agissant du sort des Arméniens, Charmetant mena, à partir de 1895, une très vaste campagne pour dénoncer les massacres et les crimes qu’ils subirent. Soldat infatigable, il utilisa tous les moyens possibles pour faire connaître les circonstances des malheurs qu’ils vécurent et pour leur apporter une aide de quelque nature qu’elle fût, financière ou politique. Sa littérature sur la question abonde et informe de l’ampleur de son action : ses éditoriaux et articles dans le bulletin de l’Œuvre, sa correspondance et plusieurs ouvrages dont : Martyrologe arménien : Tableau officiel des massacres d’Arménie, dressé après enquêtes des six ambassades de Constantinople, et statistique dressée par des témoins oculaires grégoriens et protestants des profanations d’églises, assassinats d’ecclésiastiques, apostasies forcées, enlèvements de femmes et jeunes vierges, Paris, Bureau des Œuvres d’Orient, 1896 ; L’Arménie agonisante et l’Europe chrétienne : Appel aux chefs d’État, Paris, Bureau des Œuvres d’Orient, 1897 ; Pitié pour nos pauvres frères d’Arménie !, Paris, Bureau des Œuvres d’Orient, 1910 ; Constantinople, Syrie et Palestine : Lettre ouverte à nos hommes d’État, Paris, Bureau des Œuvres d’Orient, 1915.

Il est impossible de rendre compte et d’analyser dans un article, aussi long qu’il soit, toute l’action de Félix Charmetant en faveur des Arméniens. Cela devrait faire l’objet d’un mémoire de master, voire d’une thèse de doctorat. Cependant, nous avons l’ambition de donner une idée de ce qui se fit en parlant de l’essentiel du combat mené par l’ancien directeur de l’Œuvre d’Orient. Ne pouvant évoquer sa militance pour la cause arménienne sur trois décennie, nous optons pour un examen de son activité durant deux périodes clefs des malheurs des Arméniens de l’Empire ottoman, à savoir les massacres hamidiens (1894-1896) et le génocide (1915-1916).

1- Les massacres hamidiens (1894-1896)

 

Préparant le génocide, ces massacres eurent lieu sous le règne dudit « Sultan rouge » ou « Grand Saigneur », Abdülhamid II. En 1894, dans le cadre de la résistance des Sassouniotes qui résistèrent aux Kurdes venant les rançonner, encore une fois, il donna personnellement « l’ordre de frapper les Arméniens de Sassoun ». Les massacres éclatèrent durant l’automne 1895 et furent le prélude d’un carnage perpétré partout au sein de l’Empire ottoman, jusqu’en 1896. Plus de cent mille Arméniens perdirent la vie à cause de cette barbarie, cent-mille furent réfugiés et plusieurs dizaines de milliers devinrent orphelins ou furent convertis de force. Quelque 2 500 villages furent dévastés et plus de 500 églises transformées en mosquées. Ces sinistres nouvelles tardèrent à arriver en France et la presse fut parfois lente à réagir, lorsqu’elle réagissait. Pire encore, certains journaux déformaient la réalité en innocentant les Turcs et en accusant les Arméniens de troubles.

Le bulletin de l’Œuvre d’Orient, édité depuis 1857, est notre source d’information principale. Il permet de retracer l’évolution de l’engagement du père Charmetant en faveur de la cause arménienne. Notre examen de différentes correspondances de l’époque, préservées dans les archives de l’Œuvre ou dans celles de l’Archevêché de Paris[1] nous permit de constater que l’essentiel était publié dans le bulletin. Même les prémices des œuvres publiées par Charmetant, et parfois un partie considérable de leurs textes, se trouvent dans ce bulletin qui est sans doute la pièce maîtresse écrite de l’histoire de l’Œuvre d’Orient.

Avant que les premières informations sur les massacres ne parvinssent en France en 1895, Charmetant n’écrivait presque rien dans le bulletin. Celui-ci publiait principalement des correspondances avec des ecclésiastiques, des religieuses ou des laïcs engagés et beaucoup de rapports sur la situation des institutions scolaires et des demandes de subventions parvenant de tout l’Orient. Il s’y trouvait de même des relevés détaillés des dons reçus et de leurs destinataires. La mission éducative catholique en Orient paraissait compter à grande mesure sur le soutien qui lui était offert par celle qu’on appelait jadis, Les Œuvres des Écoles d’Orient. Ainsi, certains concernés signalaient dans leur correspondance qu’un défaut de subvention pouvait avoir de sérieuses conséquences sur leurs institutions. Enfin, le bulletin contenait de même des comptes-rendus des activités de l’Œuvre en France, pour faire connaître ses activités et lever des fonds.

C’est dans le numéro 211 de novembre 1895 qu’un premier changement eut lieu. Charmetant en écrivit l’éditorial introduit par une phrase au ton grave : « Des troubles de plus en plus sérieux et inquiétants agitent l’Orient depuis plusieurs mois. De graves nouvelles se succèdent jour par jour, apportant des détails navrants sur les suites de cette malheureuse agitation provoquée par un comité révolutionnaire arménien, qui a son siège à Londres et que l’Angleterre protège ! De sérieux désordres se sont produits successivement à Sassoun, en Arménie, à Bitlis, Contantinople, Eski-Chéïr, Erzeroum, Sivas, Diarbékir, Marach, etc. Au soulèvement des Arméniens les Kurdes ont répondu par des massacres. Le sang a coulé à flots, hier, en Asie Mineure, en Arménie, en Kurdistan, aujourd’hui en Syrie, et demain peut-être en Palestine et à Jérusalem. […] Nos établissements religieux sont assaillis par une foule de malheureux qui viennent mendier un peu de pain, pour ne pas mourir, à nos prêtres Frangis, à nos religieuses franques qui sont toujours leur Providence dans ces moments de détresse. Mais les faibles ressources de nos communautés s’épuisent à mesure que les besoins grandissent. […] Nous supplions donc nos associés, toujours si compatissants et si généreux, de nous fournir les moyens de secourir les misères les plus urgentes et de parer à ces graves éventualités. Nous transmettrons sans délai leurs aumônes là où elles produiront les meilleurs fruits de soulagement et de salut. » Plusieurs éléments de ces quelques phrases méritent d’être soulignés. Le plus importants est le manque d’information des l’Œuvre à cette époque. Charmetant devait surtout avoir à disposition des informations transmises par les autorités ottomanes et relayées par la presse. Celles-là considéraient les Arméniens comme les responsables du début de ces troubles. Cependant, force est de constater que Charmetant s’engage immédiatement pour trouver des solutions aux besoins des sinistrés. Ainsi lance-t-il un appel aux donateurs de l’association, appel qu’il répètera désormais durant trois décennies, non comme un refrain, mais comme une antienne.

En outre, le bulletin no 212 de janvier 1896 révèle un changement très rapide de position. Les véritables circonstances de ce qui se passait en Orient trouvèrent leur chemin vers l’Œuvre à travers un grand nombre de rapports envoyés à Charmetant qui réagit avec virulence. À partir de cette date, il se mit à écrire dans tous les bulletins, à chaque fois des dizaines de pages, effectuant des analyses géopolitiques de toute la situation du monde, en Orient comme en Occident, et se constituant comme un défenseur par excellence de la cause arménienne en France. Ainsi, son éditorial commençait par ces phrases qui révèlent la découverte d’une terrible réalité en contradiction avec les premières nouvelles qu’il eut reçues : « La vérité – une vérité horrible – commence à se faire jour sur ces massacres. Les dépêches officielles et les correspondances des journaux n’ont transmis que des nouvelles mensongères, ou arrangées par la censure turque, en vue de calmer l’émotion légitime de la chrétienté. De nombreuses lettres nous arrivent aujourd’hui de divers points de l’Arménie. Elles nous sont adressées par des témoins oculaires, encore sous l’impression d’épouvante des horreurs sans nom dont ils ont été les victimes ou qui se sont accomplies sous leurs yeux. […] Ces lettres sont navrantes ; les détails qu’elles nous donnent sont horribles et dignes des époques les plus barbares de l’histoire des peuples. […] Nous devons faire connaître l’épouvantable situation qui est faite par le fanatisme musulman aux pauvres chrétiens d’Asie Mineure. En vérité la malheureuse Arménie est d’un bout à l’autre à feu et à sang : les massacres, le pillage, les incendies la dévastent. Nos frères chrétiens tombent par hécatombes sous le cimeterre de musulmans fanatisés et de Kurdes barbares ; les femmes sont indignement outragées, traînées par les cheveux et immolées ; leurs enfants foulées aux pieds, écrasés contre les murailles ou étouffés dans leurs berceaux ; les hommes sont traqués comme des fauves, sommés d’apostasier, et égorgés impitoyablement s’ils refusent. Beaucoup, dans le premier affolement, se sont déclarés mahométans pour échapper à ces atrocités. Le plus grand nombre a préféré la mort à l’apostasie. On les a égorgés pendant qu’ils invoquaient et professaient le nom de Jésus-Christ. » Et de poursuivre en évoquant le nombre des victimes : « Le chiffre avoué officiellement est, dit-on, de 25 ou 30 000, au total ; d’après nos renseignements, il dépasse certainement 60 000. » Face à cette situation catastrophique, Charmetant faisait état de la demande d’aide qui lui parvenait, et de l’impossibilité d’y répondre : « Je voudrais être riche moi-même – riche à millions – pour soulager efficacement tant d’infortunes. Aussi je n’hésiterai pas, s’il le faut, à me faire mendiant et à aller de porte en porte, si cet appel n’est pas entendu, afin de pouvoir envoyer au moins un peu de pain à nos malheureux frères d’Orient, puisqu’ils ne peuvent plus le mendier eux-mêmes, de peur d’être massacrés par ces barbares qui s’offusquent et s’exaltent à la vue de l’effroyable misère dans laquelle sont tombées leurs victimes. Voilà pourquoi notre Œuvre, comme après les massacres de 1860, ne saurait hésiter à s’adresser à tous, croyants et incroyants, pour demander à ceux qui le peuvent de nous aider à venir au secours de ce demi-million de malheureux que la faim et le froid déciment en ce moment. Nous supplions la presse française, les journaux de tous les partis, de reproduire notre appel et de prendre part à la souscription que nous ouvrons dans nos bureaux […]. Nous prions toutefois nos correspondants de hâter leurs envois pour qu’ils n’arrivent pas trop tard ! La misère qui règne en Arménie est de celles qui ne sauraient attendre au lendemain pour être soulagées. »

Cette mobilisation pour aider les Arméniens était un fait nouveau. La souscription en leur faveur n’était ouverte que depuis quelques jours aux bureaux de l’Œuvre, et le comité d’administration avait pu effectuer « trois envois consécutifs représentant ensemble la somme de 37 000 francs, répartie immédiatement par les soins de nos missionnaires, des évêques arméno-catholiques et des consuls français ». Beaucoup répondirent à l’appel de Charmetant en France, dont le cardinal Langénieux, archevêque de Reims, qui ouvrit une souscription dans son diocèse en faveur des chrétiens d’Arménie.

Il est possible de considérer que dès cette date de janvier 1896, le bulletin de l’Œuvre se transforma en un outil majeur pour défendre les Arméniens, pour leur lever des fonds et pour faire connaître leur situation alors que la presse officielle était bien réservée à ce sujet. Ce qui pourrait impressionner le lecteur du XXIe siècle, bénéficiant de toute une littérature et recherche faisant état des massacres, est l’abondance des détails en possession de l’Œuvre d’Orient en 1896. Tout ce que l’on peut lire aujourd’hui sur la question était décrit avec précision.

Deux mois plus tard, en mars 1896, Charmetant poussa encore plus loin son engagement en publiant des preuves officielles des crimes commis contre les Arméniens. Dans le bulletin no 213, il se déclarait décidé « à accomplir un devoir d’humanité et de patriotisme en publiant un document officiel qui révèle au public, avec plus d’autorité que nos précédents rapports, l’épouvantable situation qui est faite à nos frères d’Arménie sous les yeux de l’Europe impassible, et en dénonçant la coupable attitude de la France gouvernementale qui, en de si graves circonstances, a abdiqué son rôle séculaire et si glorieux de protectrice des chrétiens du Levant. Les journaux catholiques, presque seuls, ont consenti à reproduire notre premier appel et à recommander notre souscription en faveur des victimes. La plupart continuent à garder sur ces massacres un silence systématique. J’ai même sous les yeux des articles de journaux racontant sérieusement que ce sont les Arméniens qui massacrent les Turcs ! » Soulignons l’appui absolu aux Arméniens qui le poussait à s’opposer vertement, non seulement aux gouvernements européens, mais à celui de la France même. D’ailleurs, il maintint cette attitude jusqu’à la fin de sa vie, c’est-à-dire qu’il dénonça, sans considération aucune de diplomatie, toute politique qui ne rendait pas justice au peuple arménien. Que ce fussent les Allemands, les Américains, les Russes ou les Français, Félix Charmetant n’hésitait jamais à utiliser les expressions les plus dures pour dénoncer leurs manquements ou leur complicité supposée.

Quant à ce document officiel en question, il s’agit de l’ouvrage susmentionné de Charmetant, ayant comme titre abrégé : Martyrologue arménien. On peut y lire la mention : « Se vend au profit de la souscription pour les Arméniens. » Il y est reproduit les rapports des ambassades des six puissances sur les dommages subis par les Arménien, à savoir les ambassades de l’Angleterre, de la Russie, de la France, de l’Allemagne, des États-Unis et du Japon. L’introduction de l’ouvrage précise que les massacres « dépassent de beaucoup, en nombre et en détails horribles, ce que nos premiers renseignements nous avaient révélé. » Et face à la gravité des faits révélés, le directeur de l’Œuvre se demande : « Pourquoi le gouvernement français s’obstine-t-il à le garder secret ? Pourquoi aucune communication, même partielle, n’a été faite à la presse ? » Mais face à cet état des choses, Charmetant ne baisse pas les bras, et considère que « puisque la France gouvernementale semble vouloir oublier sa mission séculaire et s’obstine à ne point agir, il appartient à la France chrétienne de ne pas laisser périmer ses droits en Orient, et de maintenir quand même, sur les chrétiens du Levant, le protectorat qu’elle a toujours exercé et que lui reconnaissent, d’ailleurs, les conventions internationales ».

Quant aux termes utilisés pour décrire les massacres des Arméniens, ils sont des plus durs. Ainsi, les crimes des Turcs sont considérés comme étant plus barbares que ceux de Gengis-Khan, des Vandales, des Huns et des Lombards. Les Turcs sont « despotes, cupides et farouches des différentes races chrétiennes qu’ils sont parvenus à asservir, moins par la vaillance des armes que par les divisions intestines des chrétiens, tant en Orient qu’en Occident, au moment de leurs conquêtes ». C’est pour cela que ces malheurs devraient être l’occasion de retrouver l’unité entre les deux branches de l’Église arménienne : « Tandis que grégoriens et catholiques ont même liturgie, même rite, même nationalité, même foi ! Pourquoi donc ces deux fractions de la grande famille arménienne ne se réuniraient-elles pas, une fois pour toutes, sous la direction d’un seul et même chef, afin de mettre en commun, pour le bien et la défense de la patrie commune, leurs forces respectives et les influences réelles dont chacune peut disposer en Europe, au profit de leur chère nation ». Par ailleurs, le Martyrologue arménien ne se limite pas aux rapports des ambassades, son auteur voulant apporter toute autorité possible à sa cause. Ainsi ajouta-t-il plein de rapports de témoins oculaires, de toutes obédiences chrétiennes confondues, tout en concluant par une adresse solennelle aux 100 000 victimes des massacres : « Mon cœur de prêtre veut, du moins, envoyer à ces héros obscurs, au nom des catholiques français, un dernier adieu, un dernier merci pour l’exemple fortifiant qu’ils nous ont donné, et aussi une dernière prière pour ces frères inconnus qui ont confessé vaillamment notre foi commune, sous le yatagan des Turcs, jusqu’à l’effusion de leur sang ! Ah ! Ce sang des martyrs, puisse-t-il enfin sceller définitivement l’union et la concorde entre tous les frères survivants. Il faut que toute division cesse devant le péril commun, pour faire place à l’union qui fait la force. »

Enfin, en ce mois de mars 1896, le bulletin informait de l’envoi de subventions supplémentaires, la mobilisation de l’Œuvre ayant porté ses fruits : « Déjà plus de deux cent mille francs ont été recueillis et expédiés, à ce jour, car notre comité fait parvenir d’urgence à ces populations si éprouvées, au fur et à mesure qu’on nous les envoie, tous les secours en argent, vêtements, etc. » Force est de mentionner que les catholiques n’étaient pas les uniques destinataires des aides, car mêmes les Arméniens orthodoxes en profitaient. En témoigne par exemple la lettre de remerciement de Mgr Izmirlian, patriarche arménien grégorien, adressée à Charmetant en février 1896 : « Nous avons reçu avec une sincère satisfaction votre honorée lettre en date du 16 du mois courant, nous remettant une somme de 5000 francs, prélevée sur le produit de la souscription ouverte au profit des victimes des derniers événements en Arménie. »

Quelques mois plus tard, en juin 1896, Charmetant dénonçait dans le no 214 du bulletin de nouveau massacres : « Nous avons dit, à la dernière page du Martyrologue arménien, que l’inertie de l’Europe chrétienne, en face des massacres d’Arménie, ne manquerait pas de surexciter le fanatisme musulman et de provoquer de nouveaux massacres sur d’autres points du territoire ottoman. Nos prévisions, hélas ! n’ont pas tardé à se réaliser : la Crète est aujourd’hui à feu et à sang ! » Le directeur de l’Œuvre décrivait encore une fois les malheurs du peuple arménien : « À l’heure actuelle, un peuple chrétien est pillé, affamé, massacré, martyrisé. Ceci se passe au vu et au su de toute la chrétienté. Des hommes sont mis à la torture, des femmes outragées, des enfants dérobés, des maisons brûlées, des sanctuaires ravagés. Tout cela ne fait plus l’ombre d’un doute : les consuls en ont informé leurs gouvernements ; les ambassadeurs en ont eu connaissance ; des témoins oculaires l’ont raconté ; des photographies en ont reproduit les terribles preuves. » Ces témoignages – de catholiques et d’orthodoxes –, étaient publiés dans le bulletin, parfois sous anonymat par mesure de sécurité. En outre, la France officielle était, encore une fois, condamnée pour son attitude silencieuse face aux massacres.

Durant cette époque, Charmetant faisait beaucoup de conférences en France pour défendre la cause arménienne. Le même fascicule de juin 1896 reproduisit le texte de celle qu’il prononça au Cercle du Luxembourg. L’infatigable défenseur des Arméniens scandait : « Un peuple tout entier, à cause de sa foi, a été voué à la destruction et à la mort par le fanatisme musulman. Dans onze province de l’Empire turc, plus de cent mille Arméniens, pendant trois longs mois, ont été immolés en haine du nom chrétien, laissant près de quatre-vingt mille familles dans la plus affreuse détresse, par suite du pillage des biens, de l’incendie des maisons, de la destruction des récoltes et des provisions, qui ont accompagné partout ces épouvantables tueries. […] Or, pas une voix officielle ne s’est élevée, ni dans notre France chevaleresque, ni dans l’Europe chrétienne, en faveur des victimes. […] J’en éprouve une triple honte : comme homme, comme Français, comme prêtre ! » Et d’ajouter que « seule, l’Église a pris en pitié les victimes et est venue au secours de cette épouvantable détresse : déjà nous avons pu recueillir et expédier plus de 260 000 francs ! »

Le bulletin no 215, datant d’août 1896, continue dans la même lancée d’informations, d’analyses et de dénonciations. Nous y apprenons que les souscriptions pour les Arméniens étaient encore plus importantes, elles s’élevaient à 300 000 francs.

Une fois l’essentiel des massacres passé, Charmetant parlait de l’urgence d’aide à ceux qui échappèrent aux massacres et qui souffrent de faim et d’autres privations. Ainsi appelle-t-il dans le bulletin no 216 d’octobre 1896 à venir vers eux et à agir là où les États n’agissent pas : « Il est temps que, à défaut de la diplomatie impuissante, les gens de cœur, – si nombreux dans tous les pays chrétiens – s’unissent pour réveiller la conscience publique et secouer l’opinion : seules elles peuvent aujourd’hui mettre un frein à la barbarie musulmane, si nous ne voulons pas assister, à brève échéance, à l’horrible spectacle de voir toute une race moyée dans son sang, toute un nation disparaître, parce qu’elle est chrétienne, de la carte du monde ! » Plût à Dieu que cet appel eût été prémonitoire.

En outre, Charmetant ne cachait pas les difficultés de l’Œuvre à trouver l’argent qu’il fallait. Ainsi, déclara-t-il en octobre 1896 : « Dès la première nouvelle du massacre des Arméniens à Constantinople, nous avons envoyé à Mgr Azarian, par télégraphe, 10 000 francs qui nous restaient en caisse, afin de pourvoir aux premiers besoins des malheureuses victimes. […] Aujourd’hui, cette caisse est vide. » Ce même mois, il écrivait de bien longues analyses pour dénoncer, une énième fois, les massacres contre les Arméniens : « Voilà treize mois que l’Orient agonise sous les coups de l’Islam. L’Occident est-il donc si dégénéré que, parmi les chefs des nations chrétiennes de l’Europe, pas un n’ait senti son cœur s’émouvoir, et, dans un élan de pitié, ne soit intervenu en criant : Assez ! Ce long martyre n’a-t-il pas trop duré ? Faut-il donc, parce que l’Europe est divisée, que l’Arménie, cette doyenne des nations, disparaisse dans un fleuve de sang ? » Et d’aborder par la suite la question des rescapés des massacres qui arrivaient en France. l’Œuvre leur avait apporté des secours matériels, et son directeur était indigné de l’absence de la France officielle à cet accueil : « Ce qui nous a surtout affecté, c’est de voir qu’aucun comité français de secours n’a accueilli ces malheureux proscrits à leur arrivée dans cette grande ville [de Marseille]. »

Chercher à aider les Arméniens par tous les moyens possibles poussa Charmetant à proposer aux gens de sacrifier une partie de leurs cadeaux de Noël. Ainsi écrivait-il dans le bulletin no 217 de décembre 1896 : « Nous proposons donc aux familles chrétiennes de faire quelques économies sur les cadeaux traditionnels qui sont échangés à l’occasion des prochaines fêtes de Noël et du jour de l’An, et de prélever une part pour donner du pain, des vêtements et un abri à ces milliers de veuves et d’Orphelins qui nous adressent leurs appels déchirants, et nous supplient de ne pas les laisser mourir de faim, de froid et de misère, au cours de ce douloureux hiver ! »

Encore une fois, les efforts du père Charmetant portaient leurs fruits. Le no 218 du bulletin de janvier-février 1897 informait que le « Comité de souscription a eu la grande consolation de pouvoir faire parvenir, à ce jour, aux malheureuses victimes des massacres, plus de 400 000 francs de secours, sans compter les vêtements, les couvertures et le linge, que nous avons expédiés en ballots nombreux. [ …] Cette somme a été accueillie, bien entendu, en dehors des cotisations annuelles de nos associés, lesquelles constituent le budget annuel de notre Œuvre, pour être réparti, par les soins du Conseil, entre nos diverses œuvres d’Orient  ». Dans ce fascicule, il est tellement question des Arméniens sous divers angles qu’on peut avoir l’impression qu’il s’agit d’un bulletin de l’Œuvre d’Arménie, tellement la mobilisation était hors norme.

Nous arrêtons notre survol de cette époque pour examiner l’engagement de Charmetant durant la sinistre période du génocide. Cependant, entre 1896 et 1915, les Arméniens connurent beaucoup de difficultés, notamment en 1909. l’Œuvre resta durant toutes ces années à leurs côtés, essayant de les aider du mieux qu’elle peut, et se faisant leur voix dans une France qui avait parfois tendance à les oublier.

 

2- Le génocide arménien (1915-1916)

 

Le génocide arménien, perpétré d’avril 1915 à juillet 1916, coûta la vie à quelque 1,5 million d’Arméniens ottomans, soit les deux tiers de la population de l’empire. Le gouvernement des Jeunes-Turcs, responsable de ce premier génocide du XXe siècle, planifia une extermination systématique dont l’horreur dépasse toute imagination.

À la différence de 1895 où les nouvelles exactes de ce qui arrivait dans l’Empire ottoman tardèrent un peu à arriver en France, l’Œuvre fut très vite au courant de ce qui se passait, d’autant plus qu’elle suivait de près tous les événements de la région et les affaires des Arméniens. Le bulletin édité après le début du génocide, le no 325 de mai-juin 1915, faisait état de la réaction énergique de Charmetant qui écrivait : « C’est une tragédie colossale et ignorée, écrit-on de Hoppa, sur la mer Noire, au Corriere della Sera. Toute l’Arménie occidentale est en deuil : dévastations, massacres, épidémies, misère indescriptible ! Les villes sont des cimetières et des hôpitaux. […] Trébizonde est à moitié détruite et ses habitants fuient. […] À Erzeroum, qui est à 300 kilomètres de Trébizonde, à l’intérieur, la situation est plus triste encore. Ce chef-lieu de province comptait 100 000 habitants, pour la plupart Arméniens. Le gouvernement ne s’est jamais occupé de cette ville qu’au point de vue militaire. On y a construit des forts, mais pas d’égouts. Tout autour de la ville s’étendent des mares stagnantes d’eau putride. Erzeroum est rempli de malades et de blessés. Il y meurt 800 à 1 000 personnes par jour. » Et de poursuivre la description en dénonçant la désinformation et en soulignant la continuité des violences subies par les Arméniens depuis 1895 : « À côté des communiqués officiels de Pétrograd qui ne donnent que le mouvement des troupes et le sommaire des hostilités dans cette région, nous savons que, depuis de longs mois, la population arménienne endure les pires violences et les plus terribles persécutions de la part des Turcs. Ils semblent prendre à tâche, comme au temps d’Abdul-Hamid, de décimer complètement la malheureuse population chrétienne de cette contrée. »

Le directeur de l’Œuvre d’Orient n’était pas du tout avare en détails, et ses descriptifs montraient qu’il fut très bien informé de la situation des Arménien et des massacres qu’ils subissaient. Ainsi mettait-il en garde ses lecteurs de la propagande turque qui rendait les Arméniens responsables de « la guerre néfaste dans laquelle on les a engagés ». Non, il n’en est rien de tout cela, puisque les véritables coupables sont des « réguliers turcs, aidés de Kurdes brigands et de la basse populace ». Quant à leurs procédés, ils étaient sinistres : « Aux réquisitions forcées ont succédé le pillage sans merci, le meurtre, le viol. On tue absolument tous les hommes valides épargnés par la conscription, ainsi que tous les enfants mâles. On emmène les femmes jeunes, ainsi que les fillettes en bas âge. On ne laisse, dans les villages dévastés et ruinés, que des vielles femmes dont on ne saurait que faire. »

Établir la réalité des faits allait de pair avec la dénonciation du responsable de cette sauvagerie, « le gouvernement Jeune-Turc [qui] dépasse en cruauté son prédécesseur ». Cependant, il ne fallait pas oublier le contexte géopolitique, puisque ces massacres s’inscrivaient dans le contexte de la Première Guerre mondiale à laquelle participait l’Empire ottoman agonisant : « Dans l’affolement d’une défaite imminente, il se venge sur les chrétiens d’Arménie de sa faillite morale et politique. Le pauvre peuple arménien, tant de fois massacré, se voit revenu aux jours les plus atroces de la terreur hamidienne. »

Malgré les atroces nouvelles qui lui parvenaient, Charmetant ne pouvait pas imaginer que les massacres pouvaient avoir l’ampleur qu’on leur connut. Il espérait la fin des violences et la reconnaissance d’une Arménie indépendante : « Après la guerre, les alliés auront à régler le sort des peuples opprimés et à les rétablir dans leur nationalité. Or, l’histoire, la raison et l’humanité sont d’accord pour qu’on inscrive de nouveau l’Arménien au rang des nations libres et indépendantes. L’heure est venue pour ce malheureux peuple de vivre enfin d’une vie autonome. On comprendra que c’est là une nécessité, si l’on veut se rendre compte du véritable élément d’équilibre qu’apportera, dans un Orient reconstitué et rénové, cette race qui, dès les temps primitifs, est restée vivante, […] avec sa langue, ses traditions et sa merveilleuse histoire, malgré les vicissitudes des siècles et les pires infortunes. » Cet engagement dépasse de loin la simple question ecclésiale ou humanitaire. Charmetant épousait désormais la cause politique juste des Arméniens ! Ceux-là ne pouvaient plus, à son sens, vivre au sein d’un empire qui les maltraite depuis 1895. Il est temps pour eux d’être responsables de leur destin.

Néanmoins, les choses ne s’arrangeaient pas et les violences battaient leur plein. Le directeur de l’Œuvre réagissait avec encore plus de virulence et donnait encore plus de détails dans le bulletin no 326 de juillet-août 1915. Il soulignait le fait que même les communautés catholiques qui jouissaient d’une certaine protection en raison des conventions existant entre l’Empire ottoman et des puissances occidentale, étaient ciblées : « Ce fut un véritable carnage d’innocents, une chose inouïe de violence et une violation flagrante des droits les plus sacrés de l’humanité. Les Arméniens catholiques, qui avaient toujours été respectés, même à l’époque des grands massacres, furent cette fois traités plus mal que les autres. » Désormais, les criminels jeunes-turcs ne font plus la différence entre les différentes obédiences chrétiennes : « De quatorze mille Arméniens, grégoriens, catholiques ou protestants, habitant Trébizonde, qui ne provoquèrent jamais de troubles ni de désordre, il n’en restant plus qu’une centaine. […] Les scènes de désolation, de pleurs, d’imprécations, de suicides, de folie subite, d’incendies, de fusillades dans les rues, dans les maisons et les campagnes, sont impossibles à décrire. Des centaines de cadavres étaient trouvés chaque jour dans les rues. Des femmes violées, des enfants enlevés à leurs familles et placés dans des barques, vêtus seulement d’une chemise, puis noyés dans la mer Noire ou dans les fleuves, sont les épisodes d’une nouvelle page du régime turc. »

Charmetant ne se faisait pas d’illusions. Il agissait certes pour empêcher la suite des violences, mais observant le cours des événements, il évoquait déjà « la disparition de l’Arménie qui s’accomplit à cette heure, l’extermination violente et systématique de tout un peuple ! » S’il n’avait pas des armes pour aller combattre les responsables du génocide, sa plume lui permettait de se battre et de dénoncer avec virulence les criminels en les nommant : « Sur décision du Comité Jeune-Turc qui porte le nom dérisoire d’Union et Progrès, ordre a été donné par Enver-Pacha lui-même – qui avait sollicité le concours des Arméniens de Constantinople pour renverser Abd-ul-Hamid – de déporter la population arménienne de toutes les provinces d’Anatolie et de Cilicie dans les déserts, au sud-est du chemin de fer de Bagdad ». Les conséquences furent terribles et l’islam fut instrumentalisé : « Des centaines de mille Arméniens ont été massacrés durant la proclamation de la guerre sainte, des centaines de mille ont été convertis de force à l’Islam. » À cela, il faudrait ajouter l’arrestation des élites arméniennes à Constantinople et les déportations des populations en vue de les exterminer.

Les conséquences de la Première Guerre mondiale étaient à cette époque désastreuses pour la France, mais Charmetant estimait que les atrocités vécues par les Arméniens étaient encore pire : « Quand seront révélés au monde les égorgements subis très probablement, à cette heure, par la population arménienne, il y aura peut-être de quoi oublier nos propres douleurs pour frémir devant un drame tel qu’on ne le pouvait pas concevoir. Avec des vieillards, des femmes et des enfants assassinés on aurait déjà commencé à faire des charniers en Arménie, ces semaines dernières. Les Allemands pourront être fiers de leurs alliés et de leurs vassaux de Turquie. Il est certain que les obligations de notre Œuvre qui sont déjà nombreuse vont se multiplier encore. » Effectivement, l’Œuvre d’Orient voulait poursuivre son aide financière aux Arméniens, mais les circonstances étaient fort différentes que celle de 1895. En 1915, la situation économique en France était de plus en plus dure, à cause de la guerre. Cela affectait de plein fouet la mission de l’Œuvre qui, même dans une situation normale, n’aurait absolument pas pu subvenir aux besoins des Arméniens subissant des dommages incommensurablement plus importants que ceux de l’époque des massacres hamidiens. Mais cela ne l’empêcha pas d’agir à hauteur de ses moyens : « Cette guerre, qui marque partout un si complet arrêt de la vie économique, devait inévitablement marquer aussi un arrêt dans la vie de nos Œuvres. Il en est résulté que notre Conseil, réuni au mois de juin, comme chaque année, a décidé, vu l’état de nos recettes, de n’accorder que quelques secours exceptionnels aux Œuvres les plus nécessiteuses dans ces pauvres missions du Levant, si cruellement éprouvées. »

Néanmoins, l’infatigable Charmetant gardait espoir et menait une campagne pour lever des fonds. Il le fit sans arrêt, en formulant ses demandes dans les bulletins, lors de ses conférences, et partout où il le pouvait. Face aux désastres des chrétiens d’Orient, ses appels ressemblaient même à des supplications : «  Nous les supplions [les donateurs] de nous adresser leurs dons et offrandes pour le rétablissement immédiat de l’action catholique et française, sitôt la guerre finie, dans ce pauvre Orient, patrie du sauveur et berceau de l’Église. »

La mission de l’Œuvre d’Orient souffrait tellement des conséquences de la Première Guerre mondiale qu’on avait même du mal à faire paraître le bulletin d’une manière ininterrompue. Celui-ci n’arrêta certes pas d’être édité, mais la parution des numéros s’espaçait à mesure que la guerre s’aggravait. Alors que le no 326 paraissait en juillet-août 1915, le no 327 était édité en novembre-décembre 1915. Et si le no 328 put être édité en janvier-février 1916, le no 329 ne parut qu’en mai-juin 1916, et le no 330 en septembre-octobre 1916. En outre c’est en 1917 qu’il fallut attendre plus longtemps entre deux fascicules, puisque le no 331 parut en novembre-décembre 1916, alors que le no 332 ne fut édité qu’en mai-juin 1917, soit cinq mois plus tard. Quant au no 333, il ne fut édité qu’un an plus tard, en mai-juin 1918. C’est donc dans le cadre d’une situation extrêmement difficile en France que Charmetant continua à faire de son mieux pour défendre les Arméniens, toujours dans la même logique d’informer et d’envoyer des fonds, tâche si compliquée, non seulement parce qu’il fallait trouver cet argent, mais aussi parce que les moyens de communication avec les Arméniens étaient coupés ; il fallait trouver des solutions alternatives.

En novembre-décembre 1915, dans le no 327 du bulletin, Charmetant poursuivait sa dénonciation des bourreaux des Arméniens, en utilisant toujours des termes durs et en nommant ceux qu’il considérait coupables : « Le but poursuivi, certainement approuvé par l’Allemagne, n’est pas seulement la destruction systématique de la race arménienne, c’est la mise à exécution d’un plan plus vaste, pendant que le monde civilisé porte toute son attention sur la guerre actuelle : faire disparaître de la Turquie tout ce qui n’est pas musulman, à l’exception des sujets germaniques. » Effectivement, l’attention du directeur de l’Œuvre n’est pas uniquement concentrée sur les Arméniens puisqu’il était conscient qu’un autre massacre se perpétrait contre les assyro-chaldéens, et qu’un blocus du Mont-Liban causait la mort des populations chrétiennes de la région. Ce sujet fut abordé par la suite d’une manière plus explicite dans d’autres bulletins.

Il ne faut pas confondre notre siècle actuel avec tout ce qu’il possède comme acquis positifs de dialogue islamo-chrétien – avec tout ce que cela suppose comme connaissance et acceptation de l’autre – avec l’époque durant laquelle Charmetant écrivait. À ce moment-là, il n’y avait pas de dialogue, peu ou pas de connaissance de l’autre, en l’occurrence de l’islam qui était malheureusement réduit, dans la conscience de ses détracteurs, aux barbaries turques et kurdes, et qui était surtout instrumentalisé par les Jeunes-Turcs. Ceux-ci n’avaient pas hésité, en plus de leurs revendications nationalistes, à appeler au djihad contre les chrétiens, appel qui fut d’ailleurs rejeté à l’époque par les autorités religieuses de la Mecque. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre les déclarations du directeur de l’Œuvre, affolé par les massacres que subissaient les chrétiens d’Orient. D’où son diatribe : « Toute l’histoire de l’islam nous montre que le fanatisme est une de ses maladies chroniques. La haine du chrétien y existe à l’état endémique ; elle a des recrudescences périodiques, mais aussi des éruptions soudaines, car elle éclate souvent comme un accès de fièvre chaude. Le Turc se plonge alors, avec une sorte de volupté, dans le sang chrétien. C’est bien cette religion de haine qui arme les bras de ces monstres humains. C’est toujours leur cri de rage : ‘‘Mort au Giaour, gloire à Mahomet !’’ qui accompagne ces horribles hécatombes et répond à la voix des muezzins qui, du haut de leurs minarets, ne cessent de leur crier la neuvième sourate du Koran : ‘‘Tuez-les ! Tuez-les ! Ce sont des infidèles !’’ » Cette réalité devait écarter toute ambiguïté et mener à une véritable action : « Assez de protestations théâtrale ; assez d’enquêtes inutiles ; assez de pourparlers inefficaces. Il faut agir, et agir vite ! que les neutres se joignent donc aux Alliés contre ces nouveaux barbares et rappellent, en les dépassant, les jours sombres où les hordes tartares et turcomanes dévastaient l’Asie. » Enfin, après qu’il se fut expliqué, Charmetant demandait, comme à l’accoutumées, l’aide des donateurs de l’Œuvre : « Nous supplions donc nos lecteur d’avoir compassion de ces populations si éprouvées, si accablées par tant de calamités. »

L’année 1916 commençait d’une manière très sombre. Le no 328 du bulletin de janvier-février contenait de très longs comptes-rendus détaillés de ce qui se passait avec les Arméniens, et révélait des prises de positions politiques tranchées, au nom de la cause arménienne, farouchement opposées à l’Allemagne, aux Ottomans et à leurs alliés. Il était fait état du sinistre nombre de 800 000 victimes : « L’immensité des hécatombes dépasse tout ce qu’on peut concevoir. » Ce numéro nous informe de certains endroits où Charmetant parlait des Arméniens : « À Mantes, aux églises de Saint-Mandé, de Saint François-Xavier, de Saint-Augustin, de la Madeleine, de Saint-Jean de Montmartre, de Saint-Sulpice, à Paris, de Notre-Dame, à Versailles, les auditoires ont été pris de grande pitié à l’annonce que je dis d’aussi dramatiques misères. » Il était certes question, durant ces conférences, de trouver de l’argent aux Arméniens, demande qui paraissait trouver écho : « Et maintenant les zélées trésorières de nos comités de France, nos correspondants et nos fidèles associés comprendront combien l’Œuvre d’Orient est heureuse de posséder leur concours toujours si dévoué et de recevoir leurs envois. Nos besoins immédiats ne manquent pas ». Mais les appels répétitifs dans le bulletin révélaient une situation très difficile que Félix Charmetant exprimait de la sorte : « Si mon âge et mes forces le permettaient, je parcourrais le monde pour y prêcher la croisade contre ces Turco-Allemands qui sont pires que les fauves, qui dépassent en cruauté sanguinaires les hyènes et les jaguars ! Nous supplions nos lecteurs de nous envoyer des secours que nous feront parvenir aux malheureux survivants de ces affreux carnages. » En outre, le directeur de l’Œuvre n’était pas le seul à se déplacer, mais il demandait aussi à d’autres personnes de se déplacer pour parler des Arméniens : « À la demande de notre Œuvre, Monseigneur Touchet, le vaillant évêque d’Orléans, vient de faire à la Madeleine, sous la présidence de S. Ém. le Cardinal Amette, un émouvant discours sur les récents massacres d’Arménie. Jamais pareils crimes ne furent flagellés avec autant de vigueur. »

Le no 329 de mai-juin 1916 fait état d’un autre génocide très brièvement ou implicitement évoqué dans les précédents bulletins : « Après les Arméniens de Turquies, ce sont les Chaldéens de Perse qui ont dû subir les plus épouvantables massacres, avant que les Russes aient repris l’offensive qui a chassé les Turco-Allemands de la Perse et les a refoulés jusqu’en Mésopotamie. » Ainsi, le combat de l’Œuvre s’élargissait, comme le révélaient les lignes rédigées par son sous-directeur de l’époque, le père Lagier (qui succèda par la suite à Charmetant) : « Comment ne pas s’empresser de venir en aide à ces réfugiés, Arméniens et Chaldéens, qui ont pu atteindre, au Caucase et en Perse, les territoires occupés actuellement par les troupes russes ! Ourmiah est l’un des principaux centres d’où il est possible de communiquer avec tous ces malheureux affamés. Là, un archevêque qui est délégué apostolique, qui est un Lazariste et ardent Français, Monseigneur Sontag, se chargera de distribuer les offrandes que l’Œuvre d’Orient saura lui faire parvenir à mesure que nous les adresseront, rue du Regard, la générosité et la piété de nos chers Associés. »

Le bulletin de l’automne 1916, no 330, annonçait au lecteur de terribles nouvelles. Le génocide avait atteint l’essentiel de ses objectifs : « En Arménie, hélas ! il n’y a plus de crimes à commettre, car il n’y a plus d’Arméniens ! » Dans ce fascicule, la cause se tripla, et c’étaient aussi les assyro-chaldéens et les Libanais qu’il fallait défendre, tout en soulignant la particularité de leur situation, estimée un peu moins complexe que celle des Arméniens : « Au Liban, les assassins sont peut-être moins à leur aise qu’en Arménie pour égorger les chrétiens. Oui, ce n’est plus comme au fond de l’Anatolie où les cris des victimes ne sont presque entendues par personne. Les Turcs, grâce à la guerre, ont bien tenté de fermer au verrou leur empire ; mais, du côté de la Méditerranée, la fermeture est défectueuse. Et nos navires de combat sont là menaçant sans cesse de heurter à la porte. En conséquence, les Germano-Turcs ont adopté en Syrie, pour s’y débarrasser des chrétiens, une méthode plus silencieuse, mais non moins efficace. Ils ont organisé la famine. Ils font mourir de faim ces pauvres gens dont le grand crime est leur réputation d’être les amis des Français et des Alliés ». Oui, cette famine du Mont-Liban presque ignorée en 2015, était bien connue par l’Œuvre d’Orient, celle-là qui avait fait tout ce qu’elle pouvait, lors des massacres de 1860, pour aider les maronites qui se faisaient égorger par les druzes et la complicité des Ottomans.

Désormais, les bulletins de l’Œuvre parleront des trois malheurs qui touchent les chrétiens d’Orient, ceux des « Arméniens, Chaldéens et Maronites, […], [pour qui] nous devons ne point cesser d’implorer des offrandes. […] Ils ne seront pas délaissés ; nous les nourrirons pour qu’ils ne meurent pas d’inanition et puissent avec nous assister à la victoire ».

Le dernier bulletin de l’année 1916, le no 331 donnait encore plus d’informations sur le sort des Libanais, subissant l’embargo des Ottomans : « Les Libanais meurent de faim. Nous sommes dans l’angoisse au sujet de nos catholiques populations du Liban. Le refus du Gouvernement jeune-turcs d’autoriser leur ravitaillement par l’Espagne et les États-Unis, est la preuve manifeste qu’ils veulent laisser mourir de faim ces malheureux. Les quelques Libanais qui sont parvenus à s’échapper nous disent les scènes horribles dont ils ont été les témoins et la mort affreuse de ceux qui ont succombé, sous leurs yeux, aux tourments de la faim. Cependant, nous avons pu, en ces derniers temps, faire parvenir par voie sûre quelques secours, en vue de soulager la détresse de ces malheureuses populations que nous recommandons à la charité de nos lecteurs ». Il y avait de quoi protester et aider, puisque cette famine provoquée par les Turcs décima la population libanaise chrétienne de plus de sa moitié.

En 1917, le génocide était effectué, et les criminels jeunes-turcs avaient déjà tué plus d’un million d’Arméniens. Mais cela ne leur suffisaient pas, puisque les massacres continuèrent contre les rescapés, dans le but d’en exterminer même le souvenir. Charmetant informe ses lecteurs dans le no 332 de mai-juin 1917 que « le long martyre des Arméniens continue et même s’aggrave dans des conditions épouvantables. […] Le refoulement barbare de toute une population de vieillards, de femmes et d’enfants n’a point cessé. On les emmène vers les affreuses solitudes qui séparent Orfa de Mossoul, où ils sont condamnés à mourir de faim, de froid et de misère, loin de a vue de leurs bourreaux, saturés de carnage […]. En dehors des massacres, les dévastations se multiplient, ainsi que le pillage sans merci, le viol, le meurtre : les hommes valides et tous les enfants mâles sont tués, car on vise à la destruction de la race ; les jeunes femmes et les fillettes sont réservées pour les harems. » Dans ce même fascicule, une note de Charmetant nous informe de l’implication financière de l’Œuvre au Liban : « Le gouverneur du Liban m’a appelé, il y a quelques jours, pour me remercier des services rendus et me demander de solliciter de nouveau secours pour venir en aide à la population, car le nombre de ceux qui sont morts de faim et de maladie dépasse de beaucoup le chiffre de 200 000. »

L’Œuvre d’Orient dut subir l’aggravation de la situation en France, et son bulletin tarda une année avant de paraître derechef. Ainsi, le no 333 ne fut édité qu’en mai-juin 1918, toujours fidèle dans ses pages à la cause de l’infatigable Charmetant qui rappelait, encore une fois, qu’en « Arménie, l’extermination violente et systématique de ce malheureux peuple continue, sous la responsabilité des représentants de l’Allemagne, qui tolèrent ou encouragent des crimes qui sont sans égal dans l’histoire ancienne et moderne […]. À Trébizonde, [suite au retrait russe], le retour des Turcs a été marqué par des actes de sauvagerie inouïe et des torture indescriptibles : les enfants ont été enfermés dans des sacs et jetés à la mer ; les jeunes filles et jeunes femmes, même des fillettes de dix ans, ont été livrées à la lubricité de la soldatesque ; les hommes et les vielles femmes ont été brûlés vifs, crucifiés ou mutilés. Les Turcs semblent ne vouloir laisser aucun Arménien sur les territoires qu’ils réoccupent. Partout où ils pénètrent, les Arméniens sont méthodiquement massacrés par eux. » Et non loin de l’Arménie, toujours sur les territoires de l’Empire ottoman, Charmetant évoquait les autres massacres : « Il est de même pour les populations chrétiennes de Syrie et surtout du Liban, car ce n’est pas seulement la destruction d’une race que l’on poursuit, c’est la mise à exécution d’un plan plus vaste, pendant que le monde civilisé porte toute son attention sur la guerre actuelle : faire disparaître de la Turquie tout ce qui n’est pas musulman ! »

De nouveau, le directeur de l’Œuvre en appela à la générosité des donateurs. La situation en France avait beau être très difficile, il fallait aider les chrétiens d’Orient. Ainsi écrivait-il : « Notre devoir de catholiques et de Français est de venir au secours de ces frères malheureux. Nous supplions donc nos lecteurs de coopérer à cette œuvre de charité et de salut, en nous adressant leurs aumônes que nous ferons parvenir, par cette voie, aux malheureux survivants de tant de terribles fléaux. »

Après le génocide et la fin de la Première Guerre mondiale, Charmetant maintint un appui indéfectible pour les Arméniens, jusqu’à la fin de sa vie survenue en 1921. Durant cette dernière période de son vivant, il protestait surtout contre le fait que la Conférence de Paix ne rendit guère justice au peuple arménien.

 

Conclusion

 

Nous avons cherché à montrer l’ample implication de l’Œuvre d’Orient en faveur de la cause arménienne lors des massacres hamidiens et du génocide. L’engagement de Mgr Charmetant fut indubitablement hors normes à cet égard. Cependant, cette page n’est pas tournée, et l’injustice subie n’a toujours pas été réparée. Au contraire, l’Orient est toujours à feu et à sang, victime d’instrumentalisations géopolitiques diverses et de fanatismes religieux. Ainsi, militer en faveur des chrétiens d’Orient et, à travers eux, pour la diversité humaine et religieuse dans des sociétés qu’on espère démocratiques et libres, demeure plus que jamais un impératif ! Il n’y a pas de doute, fidèle à son histoire, l’Œuvre d’Orient continue à œuvrer dans ce sens…

 

 

 

[1] Sur ce plan, le concours de Marie-Odile Ducrot, archiviste et collaboratrice de l’Œuvre d’Orient, fut précieux.

2 comments to L’action de Mgr Félix Charmetant, directeur de l’Œuvre d’Orient (1885-1921), en faveur de la cause arménienne

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